Pierre Rabhi, candidat pour le compost, pas la kalachnikov !

Chantre de l’agro-écologie, altermondialiste, parangon de la « sobriété heureuse », Pierre Rabhi lance une campagne présidentielle non officielle, mais citoyenne et communautaire. Qu’il évoque la nature, la médecine ou la politique, son diagnostic reste toujours holistique. Et son chemin de plus en plus subtil. Rencontre avec un paysan philosophe, auteur d’un nouvel essai* engagé.

 

Christine Saramito : Dans la perspective de la présidentielle de 2012, vous lancez une campagne parallèle, mais pas de candidature officielle. Pourquoi  ?

Pierre Rabhi Pour trois raisons. De fond d’abord. La politique telle qu’elle se fait ne peut changer les choses. On fait de l’acharnement sur un système mort ! Ensuite, il faut un changement complet de paradigme. Il y a urgence : un cinquième de l’humanité mange plus qu’à sa faim, le reste meurt de faim ! Et même les pseudo-nantis n’ont pas droit à une alimentation saine. Depuis dix ans, les gens commencent à le comprendre et sentent que les politiques seuls ne feront rien. Enfin, la santé : il faut en prendre soin pour une cohérence interne. J’ai 73 ans et j’ai beaucoup travaillé. Je ne suis pas malade, mais j’ai des symptômes qui me disent que je dois être autrement. Donc je cherche, notamment avec l’aide d’homéopathes et d’acupuncteurs pour faire un nettoyage en profondeur. En général, je crois à ce qui est holistique. Pour la société, comme pour moi.

 

P. & S. Vous dites que la crise vient d’un déficit de coopération, pas d’un déficit d’idées…

P. R. Bien sûr. C’est pourquoi il est nécessaire que chacun soit le candidat, que chacun apporte sa brique, par le bas. Notre campagne se veut brasseuse d’idées, via des forums organisés par les associations Colibris dans les vingt-deux régions de France. Et via une série de livres dans une nouvelle collection qui porte bien son nom : Domaine du possible. Aux côtés de mon Tous candidats , il y a par exemple Manger local, Du bon usage des arbres ou Le manifeste Négawatt, pour une sobriété énergétique. C’est cohérent. Je ne veux pas de campagne personnelle et on n’appellera à voter pour personne in fine !

 

P. & S.Paysan depuis cinquante ans, reconnu comme expert pour la sécurité alimentaire, comment la nature inspire-t-elle votre engagement global ?

P. R. De façon globale, justement ! Oui, il est essentiel de savoir comment pousse une plante, comment la nourrir ou la cueillir, mais le plus fascinant, c’est de pouvoir s’incliner devant des processus de vie, une énergie, une intelligence qui est là, derrière. Quand je cultive une tomate, il y a un processus lent de gestation, d’énergies, et quand je l’avale, j’avale la vie à travers elle, ce que les Indiens appellent le Prâna. Et je prends autrement conscience de l’Unité. Je la soigne, elle me soigne. Il faut apprendre à faire des liens, à les respecter. Arriver à ne plus dire : la nature et moi. Je suis la nature, je suis son fils, son père, son amant, je dois aussi la fertiliser sans cesse comme elle me nourrit. Partout, il faut cesser de séparer, de fragmenter. Cela engendre de la confusion. Toujours penser global est salutaire. Car on peut cultiver ou manger bio, faire attention à l’eau ou aux énergies, trier ses déchets, mais être un humain exécrable !

 

P. & S.Les mains dans la terre, votre conscience holistique a-t-elle mis longtemps à émerger ?

P. R. Avec ma ferme, j’ai appris petit à petit la créativité et l’autonomie, j’ai vécu longtemps sans eau et sans électricité. J’ai vu très vite que la terre nourrie au poison ne pouvait donner que du poison. Mais j’ai vu aussi que la désertification n’est pas une fatalité ! Les mains dans la terre, j’ai surtout compris qu’on se prend pour les propriétaires de la vie alors que nous sommes la propriété de la vie. Mais on se trompe. On engraisse le casino mondial. La pétrochimie internationale est reine ! Tout lui est soumis : on pousse les consommateurs comme on pousse les labos et les médecins à être des prescripteurs, comme on pousse les paysans, qui ne sont plus des agriculteurs mais des exploitants, des pro-chimiques… Je ne suis pas un ayatollah anti-allopathie par exemple, mais je pousse à des choix partagés et raisonnés. Il faut reprendre un pouvoir quotidien permanent sur les orientations de la société. Bien voter aujourd’hui, c’est bien acheter, par exemple !

 

P. & S.Vous parlez aussi du jardin comme d’un lieu de résistance ?

P. R. Oui. Le système a créé ce que j’appelle des humains « hors sol ». La majorité des gens vivent coupés des végétaux, des animaux, des énergies. Et même notre capacité à nous nourrir est confisquée. Dangereusement. C’est pour cela que je dis : si vous avez un bout de terre, même petit, faites-en un acte politique de résistance et de légitime protestation ! Ou, au moins, financez des associations respectueuses comme les AMAP : elles n’empoisonnent pas et livrent au plus près de chez vous, avec une moindre pollution !

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