• phytothérapie : biopiraterie

Biopiraterie, la ruée vers l’or vert continue

Dans les pays du Sud, des populations détiennent de nombreux savoirs anciens sur les plantes.  Les grandes entreprises de la pharmacie, des biotechnologies, tentent parfois de se les approprier pour développer leurs propres produits. Cette « biopiraterie » n’est pas sans conséquence.

Le sacha inchi (Plukenetia volubilis) est cultivé traditionnellement au Pérou pour les nombreuses vertus de son huile. En 2006, la société française Greentech dépose une demande de brevet sur des usages cosmétiques de cette plante. Un cas d’école en matière de biopiraterie. Matthieu Mellul, membre du tout jeune Collectif pour une alternative à la biopiraterie, dénonce : « Greentech prétend avoir inventé l’usage de l’huile de sacha inchi pour des crèmes anti-âge ; or nous avons retrouvé des documents écrits montrant que des indigènes l’utilisaient depuis très longtemps pour préparer une crème rajeunissante ». La preuve que les savoirs ancestraux existaient bien avant que la firme ne crée son produit. Mais la bataille ne fait que commencer. Et ce n’est pas la seule. La maca, ce « Viagra naturel », fait lui aussi l’objet d’une appropriation litigieuse.

 

De nombreux cas d’école

Les mots biopiraterie et biopiratage viennent d’entrer au dictionnaire français. Ils sont définis comme l’« appropriation et l’exploitation par des sociétés commerciales, dans des conditions jugées illégales ou inéquitables, de ressources biologiques ou génétiques propres à certaines régions ». Les premières campagnes de dénonciation de la biopiraterie avec dépôt de brevet datent des années quatre-vingt-dix sous l’impulsion de l’ONG ETC Group. Le cas le plus emblématique est sans doute celui du neem, l’« arbre pharmacie » originaire d’Inde et sur lequel une multinationale agrochimique avait déposé un brevet pour un fongicide. Le hoodia, coupe-faim naturel consommé par les San du désert du Kala­hari, a également suscité des convoitises. Le laboratoire Pfizer voulait tirer profit de son action contre l’obésité.

Des savoirs ancestraux

Médecines chamaniques, pesticides naturels et cosmétiques à base de plantes attirent les multinationales qui veulent surfer sur la vague des produits verts. Celles-ci se livrent à une prospection des plantes et des savoirs qui sont autant d’opportunités pour lancer de nouveaux produits. Or la biodiversité se concentre dans les pays du Sud. Ces richesses sont détenues par des communautés peu organisées et économiquement fragiles.

Pour équilibrer le rapport de forces, un traité international signé par 168 pays encadre l’accès à ces richesses. Ainsi le brevetage des ressources biologiques liées à des savoirs collectifs est autorisé, à condition que les éventuels profits soient partagés de manière « juste et équitable »… Mais de quelle manière ? Le texte reste flou et, sur le terrain, le partage prend la forme de dons, de projets caritatifs, en fonction du bon vouloir des industriels.

 

Pour une démarche éthique

Dans ce contexte globalement favorable au pillage des savoirs traditionnels, des démarches éthiques voient le jour. C’est le cas de la marque de cosmétique Aïny. Cette ligne de soins lancée début 2009, utilise des plantes équatoriennes et péruviennes, dont le sacha inchi. Mais son fondateur, Daniel Joutard s’interdit de déposer une demande de brevet : « le savoir collectif implique la découverte d’une plante, sa sélection et sa conservation au cours des siècles ; il vaut largement plus que l’expertise d’un ingénieur pendant quelques mois ». Dans le partenariat qui l’associe aux communautés locales, Aïny reverse un droit d’utilisation des plantes qui représente 4 % du chiffre d’affaires. De plus, Aïny encourage la publication d’articles scientifiques : « on limite ainsi la possibilité de dépôt de brevets », explique Daniel Joutard.

De telles démarches sont-elles le gage d’un partenariat réussi ? Pas forcément. Selon Valérie Boisvert, chargée de recher­che à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), la notion de biopiraterie dépend aussi beaucoup du ressenti des communautés autochtones qui, à un moment ou à un autre, peuvent se sentir spoliées. « Les firmes ou les chercheurs arrivent dans des situations politiques complexes et qui peuvent se compliquer du fait de la manne financière présumée », explique-t-elle. Du coup, plusieurs courants de pensées s’affrontent : certains dénoncent le simple fait d’autoriser le brevetage, d’autres pointent l’appropriation d’un savoir traditionnel préservé au cours des siècles… quand les derniers arguent d’une façon de défendre la biodiversité. Autant de manière de prendre position par rapport à un phénomène qui a encore de beaux jours devant lui.