• Défenseur de la phyto à la Française !

Défenseur de la phyto à la française !

Depuis plus de trente ans, ce médecin a recours aux plantes pour soigner ses patients. Colloques, formations, publications, Jean-Michel Morel utilise tous les moyens pour valoriser et enrichir la phytothérapie. Aujourd’hui, il tire la sonnette d’alarme car les teintures mères, une des formes de la phyto, sont menacées.

Entretien réalisé par Isabelle Saget

 

  • Plantes & Santé : Une nouvelle réglementation qui touche les teintures mères entre en vigueur. Pour quelles raisons la dénoncez-vous ?

Dr J.-M. Morel : En 1992, l’Europe a jeté les bases d’une réglementation visant à encadrer l’homéopathie et qui inclut les teintures mères : celles-ci font partie de la pharmacopée de la phytothérapie, mais elles constituent aussi les souches permettant de fabriquer les remèdes homéopathiques. Les technocrates ont décrété que l’homéopathie commence à la dilution 2 CH, ce qui exclut la teinture mère de l’enregistrement homéopathique. Le calendrier de mise en conformité ayant été enclenché par l’AFSSAPS, chaque teinture mère va donc devoir obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM), comme n’importe quel médicament sinon elle ne pourra être commercialisée. Or cette AMM est non seulement lourde et coûteuse (de 5 000 à 30 000 euros par plante) mais elle n’intéresse pas les labos homéopathiques qui n’en ont pas besoin pour fabriquer des dilutions homéopathiques.
 

 

  • P. & S. Comment évoluent les choses ?

J.-M. M. : Malheureusement, comme je le craignais : certaines teintures mères ont été abrogées par l’ANSM. Plusieurs dizaines sont déjà indisponibles en pharmacie. Citons par exemple, l’alchémille qui est utilisée avec succès pour atténuer le syndrome prémenstruel ; mais aussi la potentille, la tormentille, le mélilot, etc. Non seulement on ampute la phytothérapie de tout un pan de son savoir-faire mais on se prive de remèdes exemplaires comme le gattilier qui agit sur le gonflement douloureux des seins avant les règles et d’autres problèmes féminins.
 

 

  • P. & S. Le syndicat national de l’homéopathie explique que la préparation en pharmacie pourrait prendre le relais pour fournir les produits. Qu’en pensez-vous ?

J.-M. M. : Je n’y crois pas. Car dans ce secteur aussi malheureusement, les règles sont devenues de plus en plus strictes, jusqu’à imposer à la préparation magistrale des normes proches de celles des gros laboratoires pharmaceutiques. Voici trente ans que je suis installé comme médecin phytothérapeute à Besançon, et aujourd’hui mes patients peuvent trouver ce type de préparation dans 4 ou 5 officines or, il y a une dizaine d’années toutes avaient un espace dédié à la préparation. Sans compter l’augmentation des prix.
 

 

  • P. & S. Quels sont les avantages des teintures mères ?

J.-M. M. Les teintures mères nous donnent accès à une grande variété de plantes, et pas seulement aux grandes classiques. À titre de comparaison, les extraits de plantes fraîches standardisés (EPS) proposent une cinquantaine de plantes tandis que 148 plantes sèches sont autorisées. Avoir le choix parmi plusieurs centaines de souches, c’est un incroyable gage d’efficacité. Les possibilités de combinaison sont multiples. Moi-même j’en utilise régulièrement 250 à 300, sachant que 90 % de mes patients repartent avec une prescription de teinture mère. De plus, il faut savoir qu’elles permettent de traiter la plupart des maladies fonctionnelles et cela pour un coût moindre que les médicaments et sans les effets secondaires de ces derniers. Les teintures mères sont la garantie de la médecine durable dont nous avons besoin.
 

 

  • P. & S. D’aucuns disent que les teintures mères sont remplaçables ?

J.-M. M. C’est faux. Mon expérience me le prouve chaque jour, c’est l’individualisation du traitement qui lui donne son efficacité. L’association de 3 ou 4 plantes, même quelques gouttes pour la 4e, permet d’aller plus loin dans le soin. C’est d’ailleurs la spécificité de la phytothérapie à la française.
 

 

  • P. & S. Qu’allez-vous faire pour défendre la cause des teintures mères ?

J.-M. M. Nous avons commencé par nous rapprocher du principal opérateur (les laboratoires Boiron) qui, nous semblait-il, avait un intérêt à défendre la forme galénique à l’origine de ses produits. Mais apparemment ce n’est pas la stratégie de la direction qui préfère se concentrer sur les produits homéopathiques et ne développer qu’une trentaine de teintures mères. Pour faire entendre notre voix, nous avons donc décidé de créer le Syndicat national de la phyto-aromathérapie regroupant les médecins, les pharmaciens et les autres professionnels médicaux (sages-femmes, dentistes, vétérinaires).
 

 

  • P. & S. Mais pas les herboristes ?

J.-M. M. Tant que les herboristes ne bénéficieront pas d’un statut officiel, nous ne pourrons pas les intégrer à notre syndicat.
 

 

  • P. & S. Selon vous quelle est la place de la phyto dans la médecine d’aujourd’hui ?

J.-M. M. Je constate que, malgré tous les obstacles (déremboursement multiples des remèdes, interdiction ou alertes dénuée de fondements sur les plantes, etc.), l’engouement des patients pour la phytothérapie persiste et progresse. Les médecins sont aussi très intéressés, parce qu’ils sont en quête d’une médecine plus écologique. Mais si les choses n’avancent pas assez vite, le risque est réel que la phytothérapie soit détournée au profit de personnes ou de circuits insuffisamment professionnels. C’est déjà le cas sur l’internet. La popularité de la phyto restera positive si celle-ci n’est pas dévoyée et se développe comme une discipline médicale à part entière.

 


Pratique : Les teintures mères en action

Contre certaines maladies fonctionnelles, les teintures mères se révèlent une forme galénique très pertinente. D’autant qu’elles permettent d’ajuster la réponse à la typologie de la personne pour des problèmes de santé courants.

  • Contre l’insomnie, la teinture mère d’Eschscholzia est la plante de l’endormissement surtout lorsque le problème est lié à l’anxiété. La teinture mère d’aubépine sera prescrite contre les troubles du sommeil des personnes hyperémotives, la valériane en cas de ruminations, et la passiflore pour les hyperactifs qui n’arrivent pas à déconnecter leur cerveau le soir.
     
  • En cas de ballonnements, gaz, digestion difficile, on aura recours à la teinture mère d’angélique qui stimule les sécrétions gastriques, ou à la mélisse dont la racine est adaptée à la sphère digestive et nerveuse.