• jardin thérapeutique

Jardiner pour cultiver la vie

Apprenez le geste qui sauve : plantez une fleur ! Ce slogan résume bien le travail d’Anne Ribes, fondatrice de l’association Belles Plantes qui, depuis quinze ans, jardine avec ceux qui souffrent dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les centres de soins… Plongeons dans un de ces jardins « guérisseurs » qui redonnent confiance et espoir.

 

Treize heures. Dans l’atelier « potager fleurs » de la Maison des Aulnes, un foyer qui accueille des adultes victimes d’accidents cérébraux à Maule (Yvelines), un petit groupe de résidents s’anime en attendant l’arrivée d’Anne Ribes. C’est elle qui a encouragé la direction de l’établissement à créer un jardin ici, dans les Yvelines, elle qui en a dessiné les plans et c’est elle encore qui a trouvé les financements. Depuis mars, une fois l’impulsion donnée, les allées tracées et les grands bacs mis en place, les résidents se sont approprié le lieu. Chacun, selon ses goûts et ses capacités physiques, a participé à la joyeuse création en commun d’un jardin.

En ce début d’été, on savoure les premiers résultats… Les rosiers grimpants se sont lancés à la conquête des arches en treillage, les radis sont bons à croquer… En revanche les potirons font triste mine. Anne les déclare atteints de chlorose : un jardinier trop zélé les a noyés à force d’arrosage. Penchés sur leur cas comme au chevet d’un malade, les résidents s’inquiètent et cherchent le coupable. Celui-ci arrive en sifflotant… un arrosoir à la main ! C’est Bertrand qui, bien avant la création du jardin, plantait déjà en douce des œillets d’Inde dans des pots de yaourts déposés, ici et là, le long des couloirs de l’institution. La subversion par les fleurs ! Maintenant, le voici les mains dans la pleine terre pour semer ses graines de tournesol et veiller (d’un peu trop près) sur les potirons.

Soigner le jardin, c’est aussi se soigner soi-même

Anne Ribes, qui fut infirmière avant d’entamer des études d’horticulture, connaît bien les effets directs du jardinage sur l’humeur, l’état mental, sans parler du physique. En 1997, alors que l’idée du jardin de soin (healing garden) n’avait pas encore franchi l’Atlantique ni même la Manche, elle fonde l’association Belles Plantes avec son mari Jean-Paul Ribes, écrivain, passionné par les sciences et le monde végétal. Ensemble, ils rêvent de faire entrer l’élément terre dans les hôpitaux et les maisons de retraite dont les jardins ont souvent été transformés en parkings.

C’est à La Pitié-Salpêtrière, sur un petit carré de terre accolé au pavillon des enfants autistes, qu’Anne fait ses premières découvertes. « J’ai vite constaté qu’au jardin, les enfants et les adultes, désorientés par le quotidien linéaire de la vie à l’hôpital, retrouvaient leur boussole interne. La graine, les fleurs, les saisons, tout cela donne un rythme, un sens », explique-t-elle. En effet, la lumière naturelle aide le cerveau à produire la sérotonine, une hormone impliquée dans la régulation de l’anxiété, la perception de la douleur ou encore le cycle veille-sommeil. Quant au travail de la terre, il reconnecte avec le réel, un réel rassurant, équilibrant.

Convaincue de la puissance thérapeutique du jardin sur les troubles de l’humeur et de la communication, typiques des longs séjours à l’hôpital, la « jardiniste » multiplie les projets : notamment un Jardin des âges pour l’hôpital Louis-Mourier de Colombes, où quasi-centenaires et enfants jardinent ensemble.

Ici, à Maule, les résidents vivent tous un stress post-traumatique suite à un AVC, un accident de la route ou un accident domestique. Le jardin donne l’occasion de bouger quand on a perdu de la mobilité, de renouer avec les sens quand on est atteint d’un handicap invisible tel l’anosmie (perte de l’odorat) ou l’agueusie (perte du goût). Ainsi Vincent, devenu hémiplégique, qui insiste pour planter seul les bambous servant à palisser de jeunes framboisiers… De soigné devenir soignant, voilà ce qui semble faire du bien.

Florence veut planter des graines de moutarde !

« J’aimerais bien goûter de la vraie moutarde, annonce soudain Florence. J’ai pensé à ça en mangeant mon steak. » Anne Ribes est attentive à toutes ces manifestations de curiosité, de désir et d’identité. Elle se souvient, par exemple, d’un enfant autiste qui était grimpé dans le figuier du jardin de La Salpêtrière et qui refusait d’en descendre : « Je n’ai pas fini de parler à l’arbre ! » martelait-il.

Au jardin, les plantes sont des guérisseuses, des médiatrices silencieuses entre patients et thérapeutes. Mais Anne se méfie des projets trop alambiqués dessinés par des paysagistes. « On peut faire beau avec le simple, avec le familier, avec le proche, insiste-t-elle. C’est la familiarité qui est thérapeutique. » Les lavandes, les capucines, les choux, les cassis et les haricots verts seraient de meilleurs alliés de soins qu’un bataillon de palmiers bien alignés… Quant aux plantes aromatiques, elles sont sans égales pour ranimer les émotions… « Mmmh, c’est délicieux, s’enthousiasme Patricia, le nez dans un bouquet de menthe. Ça me rappelle les rouleaux de printemps ! »

Un peu à l’écart, Jean-Paul Ribes et Florence s’attaquent aux poireaux à repiquer. Tout en « habillant » les plants, méticuleuse opération qui vise à couper un peu des feuilles et des racines avant le repiquage, Jean-Paul évoque les recherches sur la plasticité du cerveau. Florence l’écoute attentivement puis, ciseaux à la main, se met à raconter son accident à cinq ans et demi : « Moi aussi, quand je me suis réveillée, les médecins avaient dit que je ne parlerai plus, que je ne marcherai plus. Mais c’était faux. » Instant suspendu… On s’écoute avec respect.


L’alchimie du jardin ou la chimie des médocs ?

Une quantité d’études anglaises et américaines ont déjà mesuré les bienfaits thérapeutiques du jardin. Mais, en France, rien… Pour l’instant, seuls les aventuriers du co-jardinage constatent au jour le jour la transformation des patients. « Nos résidents souffrent souvent de dépression à cause des lésions cérébrales, de la difficulté de se réinsérer et, parfois, de ruptures familiales. Depuis qu’ils jardinent, beaucoup d’entre eux prennent moins de médicaments, se sentent utiles et dorment mieux », raconte Stéphane Lanel, éducateur à la Maison des Aulnes et partenaire d’Anne Ribes au jardin. Nombre de projets des Ribes sont restés dans les cartons : Hôtel-Dieu, hôpital Robert-Debré, etc. « La création d’un jardin génère encore des peurs du côté des institutions, remarque Anne Ribes. On craint souvent le surplus de travail, on se demande s’il faut laisser le jardin en libre accès, s’il faut l’entourer de grillage… » Mais vu la simplicité et la générosité de la nature comme outil thérapeutique, les Ribes rêvent de jardins dans les centres d’accueil de toxicomanes, dans les maisons qui soignent les adolescents, dans les hôpitaux militaires pour aider ceux qui rentrent de zones en guerre, etc. Rien ne semble pouvoir arrêter ces passionnés qui voient des jardins partout.

 

 Pour en savoir plus :