• Jean-François Guégan

Jean-François Guégan « Notre mode de développement favorise la propagation d’Ebola »

Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Montpellier dans l’équipe « Dynamique des systèmes et maladies infectieuses », Jean-François Guégan nous explique en quoi l'épidémie d’Ebola et l’émergence de nouvelles maladies trouvent leurs origines dans le bouleversement de nos écosystèmes.


Plantes & Santé Le virus Ebola est connu depuis longtemps. Pourquoi cette nouvelle virulence ?

Jean-François Guégan Cette zoonose (infection transmissible de l’animal à l’homme et vice versa, causée par différents agents biologiques comme les bactéries, virus, parasites, champignon…) a été mise en évidence en 1976 par les scientifiques dans l’ancien Congo belge, en Afrique centrale. Mais il est tout à fait possible que le virus existait déjà chez l’humain de longue date, de manière locale, exterminant des groupes restreints de 100 à 150 personnes dans les populations des forêts comme les Pygmées.
Si la science n’était pas là pour l’enregistrer, ce n’est pas pour autant une nouveauté. Ce qui a changé, c'est sa zone et sa vitesse de propagation. Auparavant cantonné à l’Afrique centrale (République démocratique du Congo, Gabon, Ouganda), il se développe maintenant à grande vitesse en Afrique de l’Ouest (Guinée, Liberia, Sierra Leone). L’arrivée de l’épidémie dans cette région géographiquement éloignée en a surpris certains, mais il y a 12 000 ans, les deux régions appartenaient à un même grand bloc de forêt primaire. Il n’est donc pas surprenant qu’on retrouve les mêmes espèces et ainsi les mêmes micro-organismes dans ces deux blocs forestiers aujourd’hui éloignés.

P & S Comment le passage à l'homme se fait-il ?

J-F. G Les réservoirs du virus sont très probablement des roussettes, chauves-souris frugivores habitant la forêt. Le virus s’est adapté à ses hôtes sur des milliers d’années de coévolution, et les chauves-souris ont pu développer des mécanismes de résistance, ce qui n’est pas le cas pour l’Homme. La forêt tropicale est un grand réservoir de micro-organismes, mais dans le même temps, et c’est le paradoxe, c’est également un système complexe qui s’autorégule.
Or la déforestation a encouragé des contacts accrus entre des animaux sauvages – ici des chauves-souris – et la population humaine. Quand on s’intéresse à l’histoire de cette région d’Afrique de l’Ouest, on y voit des guerres civiles, des révolutions, des déplacements massifs de population, avec l’arrivée il y a sept ans de réfugiés du Liberia et de Sierra Léone dans la région forestière de Guinée. Cette hausse de la population dans ces zones, qui doit se nourrir, génère des déséquilibres : le développement d’une agriculture de subsistance – maïs, sorgho, manioc – entraîne une baisse de la couverture forestière et modifie l’habitat et le cycle de vie des espèces sauvages. Ici, les chauves-souris doivent, pour se nourrir, faire plus de kilomètres, s’approchent des habitations à la recherche de fruits comme la mangue. Leurs urines ou leurs cadavres entrent en contact avec des humains ou avec des animaux d’élevage ou de brousse, eux-mêmes mangés par des humains. Sur les 1 417 agents infectieux connus chez l’humain, 52 à 63 % sont d’origines animales. Parmi les 177 apparus ces quarante dernières années, auparavant inconnus des scientifiques, 70 % sont d’origine animale.

P & S Si ces nouvelles pathologies sont liées à un « monde connecté », ces crises sanitaires seront donc amenées à se multiplier dans l’avenir ?

J-F. G Oui, probablement, du fait de l’accroissement de la population mondiale et de l’urbanisation croissante en zone intertropicale. Le problème de l’urbanisation est majeur en santé publique.
Aujourd'hui, plus de 50 % de la population mondiale habite en ville. Une vingtaine de villes en zone intertropicale auront bientôt plus de douze millions d’habitants. Ces concentrations de population dans des zones avec beaucoup de biodiversité, et donc potentiellement un nombre incommensurable de micro-organismes, sont un contexte parfait pour le passage de nouveaux virus ou bactéries à l’humain. Ces grandes villes entraînent le développement de zones périurbaines pour l’agriculture, l’élevage de poulets, de canards, de porcs. On organise la mise en contact accrue de micro-organismes issus des forêts tropicales avec de nouveaux hôtes. C’est ce qui s’est passé à Bangkok avec la grippe aviaire.
Il y a là un fort potentiel de zoonose.

P & S Le changement climatique est-il en cause ?

J-F. G On a beaucoup parlé du rôle du changement climatique, mais c’est un peu une facilité. Ce facteur ne vient qu’en dixième et dernière place des déterminants. La température est certes un facteur limitant à l’expansion des maladies, notamment celles transmises par des espèces vecteurs, mais le disperseur principal, c'est l'humain : soutes à bagages des avions, containers, camions… Ce qui est en cause, c'est plutôt notre modèle de développement et notre capacité à en limiter les impacts. On avait dans les années soixante-dix une vision assez linéaire et idéaliste du développement : le progrès technique entraîne la hausse du niveau de vie, qui entraîne la hausse de l’hygiène et la disparition progressive des maladies. En réalité, on est dans des systèmes complexes et connectés, avec beaucoup de niveaux d’interactions qu’on a du mal à appréhender, y compris dans le champ scientifique.

P & S Parce que la recherche est en retard ?

J-F. G Un certain type de recherche, oui. Il y a une sorte de décrochage entre certaines spécialités scientifiques et la réalité telle qu’elle se déploie sur le terrain. En biologie par exemple, il y a une tendance à une dérive vers l’infiniment petit, avec beaucoup de publications sur les génomes des virus et une description générale des bactéries. Or ce qui définit un caractère pathogène ou une capacité de dissémination est un ensemble de facteurs plus larges qu’appréhende l’épidémiologie. La science a tendance à segmenter alors qu’il faut plutôt réfléchir en termes d’interactions. Il faut raisonner en termes d’écologie de la santé, c’est-à-dire voir les liens complexes entre épidémiologie, démographie, urbanisation, usage des sols et pratiques agricoles, déplacements humains… La géographie de la santé a par exemple beaucoup à nous apprendre.
Autrement dit, il faut une approche et une compréhension plus intégrative et transdisciplinaire. Apprendre des crises sanitaires antérieures et réfléchir par analogie pour comprendre les déterminants communs à ces phénomènes émergents nouveaux.

P & S Mais nous avons fait face à de nouvelles maladies avant et avons réussi à les maîtriser…

J-F. G Oui, bien sûr. Le problème vient du fait qu'une grande proportion des crédits de recherche en santé publique sont fléchés vers trois maladies infectieuses à forte incidence : sida, tuberculose et paludisme. Toutes les pathologies sur lesquelles on a arrêté de travailler ou pour lesquelles on a diminué l'effort de recherche – Bilharziose, maladie du sommeil, leishmaniose, ulcère de Buruli – ont aujourd'hui tendance à réémerger.

Émergence des principales zoonoses

Années 1990 et 2000 Maladies animales bovines ou ovines à prions et nouveau variant de Creutzfeldt Jakob.
1997 Épidémie de grippe aviaire H5N1 à Hong kong. Origine : oiseaux sauvages. Vecteurs : volailles, porcs.
1998 Apparition du virus Nipah en Malaisie et à Singapour. Origine : chauves-souris. Vecteurs : porcs
1999 Résurgence en Amérique du Nord du virus du Nil occidental. Origine : oiseaux sauvages. Vecteurs : moustiques.
2003 Épidémie de SRAS à Hong Kong. Origine : chauves-souris. Vecteur : civettes (petits carnivores).
2006 Épidémies de fièvre de la vallée du Rift en Afrique de l’Est, à Madagascar et au Soudan. Vecteur : moustiques.
2012 Apparition du MERS-CoV (famille du SRAS) en péninsule arabique. Origine : probablement chauves-souris et dromadaires.
2013 Apparition de la grippe aviaire H7N9 au nord de la Chine. Vecteur : élevages de canards.