• Le baron perché des forêts tropicales

Le baron perché des forêts tropicales

Connu pour ses explorations aériennes des grandes jungles tropicales, Francis Hallé est à l’origine du film « Il était une forêt » qui sort en salles le 13 novembre. Un film militant qui nous plonge dans l’univers des grands arbres, vus par ce botaniste et biologiste exceptionnel.

Propos recueillis par Adeline Gadenne

Plantes & Santé : Vous travaillez depuis cinquante ans sur les forêts primaires. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de vous consacrer à un film sur le sujet ?

Francis Hallé : Cela fait vingt ans que je cherche un cinéaste pour filmer la forêt primaire. Je me suis adressé à de grands noms qui trouvaient l’idée séduisante mais n’avaient pas le temps. De plus jeunes réalisateurs étaient partants mais n’avaient pas la renommée pour obtenir les financements. Il y a deux ans, j’ai eu la chance de rencontrer Luc Jacquet.

P. & S. On connaît Luc Jacquet pour « La marche de l’empereur », magnifique documentaire consacré aux manchots. Dans « Il était une forêt », il filme des végétaux et non des animaux. Cela a-t-il représenté une grande difficulté ?

F. H. C’est extrêmement différent, et il ne s’agit pas de menus détails ! Un arbre est vertical alors que l’écran est horizontal. Il a donc fallu grimper. L’arbre est immobile, or on attend du mouvement dans un film. Il a donc fallu faire bouger la caméra autour de lui. Le cinéma n’est pas fait pour les forêts et je suis témoin de la difficulté que cela a représenté pour Luc. Au fil des jours, il est devenu plus attentif à la forêt, de même que tous les membres de l’équipe de tournage. Je leur ai expliqué que l’arbre, c’est l’altérité la plus complète. Or notre société actuelle a besoin de pactiser avec l’altérité pour apprendre à mieux respecter l’autre. En ce sens, je considère la déforestation comme un génocide.

P. &  S. Que reste-t-il des forêts primaires à l’heure actuelle ? Où se trouvent-elles sur le globe ?

F. H. Elles ont quasiment disparu. Personne n’aurait imaginé cela il y a cinquante ans ! Une vie d’homme, ce n’est rien sur l’échelle des temps… Nous n’avons d’ailleurs pas pu filmer la forêt primaire à proprement parler. Il aurait fallu marcher plusieurs jours, franchir des rivières en pirogue pour réellement y accéder. Mais cela était impossible avec une équipe de soixante personnes et le lourd matériel nécessaire au tournage. On trouve encore des forêts primaires dans la boucle du fleuve Congo, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sur le plateau de Guyane ou encore sur le piémont amazonien des Andes. En Asie, la déforestation a eu raison de ces écosystèmes. Ce qui est certain c’est qu’au rythme actuel de l’exploitation, il n’en restera plus dans trois ou quatre ans, en plaine en tout cas. On n’en rencontrera plus qu’en zone montagneuse car les arbres y sont plus difficiles à exploiter.

 


P. & S. Je me souviens d’une conférence il y a une dizaine d’années au cours de laquelle vous appeliez à ce que la recherche pharmaceutique s’intéresse à la canopée de ces forêts, c’est-à-dire la couche de feuilles la plus haute. Continuez-vous à porter ce message ?

F. H. Cela demeure pour moi un des derniers espoirs pour sauver la forêt primaire. En comparaison avec les feuilles du sous-bois, celles de la canopée contiennent cinq fois plus de molécules actives. Cela s’explique par l’éclairement maximal qui y règne et par la pression des herbivores, plus nombreux dans cette haute strate de la forêt : contre ces deux phénomènes, les molécules actives jouent un rôle protecteur. Je rêverais que les entreprises pharmaceutiques en prennent conscience. Avec le Radeau des cimes, ce dirigeable qui permet d’explorer la canopée, nous aurions les moyens de récolter des centaines de kilos de feuilles sans abîmer les arbres. On ne peut pas en dire autant de l’exploitation du bois… J’aime utiliser la métaphore de la table : imaginez un banquet portant de riches mets, une vaisselle précieuse, des verres de cristal… Au moment même où les convives prennent place, arrive un idiot qui scie les pieds de la table prétextant qu’ils ont plus de valeur que ce qui se trouve au-dessus. La table s’écroule et tout est alors perdu… La valeur ajoutée du bois est très inférieure à celle qu’on pourrait dégager de molécules actives. Si on ne trouvait ne serait-ce qu’un médicament important, les forêts seraient sauvées.

P. & S. Dans le film on vous voit perché sur un moabi géant. Pourquoi avoir choisi cet arbre ?

F. H. C’est le plus grand arbre d’Afrique. On le voit très bien par avion car il surplombe les autres espèces. C’est au Gabon qu’on en rencontre le plus grand nombre et qu’on peut voir les plus beaux. Lorsqu’on se trouve en sous-bois, son tronc est impressionnant pouvant atteindre trois mètres de diamètre. Quand Luc m’a demandé quel arbre je verrais comme héros du film, j’ai immédiatement pensé au moabi. C’est un arbre de civilisation car les populations locales tirent une huile de ses graines ainsi que des remèdes de ses feuilles et de son latex. Mais c’est aussi un très beau bois qui est donc très exploité pour l’exportation. Grâce à la campagne menée par l’association des Amis de la Terre, certaines entreprises françaises ont décidé de ne plus en importer.


P. & S. Des chercheurs remettent aujourd’hui en question la notion de nature vierge, en montrant qu’une grande partie des forêts tropicales ont poussé sur des terres anciennement cultivées. Cela vient-il en opposition avec votre vision ?

F. H. Non, cela n’est pas contradictoire. Une forêt est qualifiée de primaire ou de vierge si elle n’a jamais été exploitée par l’homme depuis sa naissance. En région tropicale, il lui faut 700 ans pour se développer, et c’est d’ailleurs cette histoire que nous racontons dans le film. Les arbres pionniers apparaissent en premier, et vivent cinquante ans. À leur ombre se développent les post-pionniers tels que le moabi qui vit environ 350 ans. Les arbres de la forêt primaire germent à leur tour. Peu à peu les lianes et les plantes de sous-bois disparaissent et il devient très facile de circuler au sol : on est loin de l’enfer vert décrit à l’époque coloniale ! Sous nos latitudes, il faut au moins un millier d’années pour qu’une forêt se développe ainsi ; cependant, contrairement aux régions tropicales, les graines des espèces compo­sant les écosystèmes originels ont disparu. Nous avons définitivement perdu nos forêts primaires.

P. & S. Les forêts des tropiques semblent avoir plus de grâce à vos yeux que celles qui se trouvent sous nos latitudes. Est-ce vraiment le cas ?

F. H. J’aime tout autant les forêts tempérées ! Mais les forêts équatoriales ont plus d’intérêt pour moi en tant que botaniste, car elles sont infiniment plus riches en biodiversité et donc en objets de recherche. Pensez donc que ces écosystèmes fonctionnement douze mois sur douze, alors que chez nous les forêts se mettent en dormance en hiver.

P. & S. Vous n’êtes pas « L’homme qui plantait des arbres », comme dans le roman de Jean Giono, mais celui qui les dessinait. Avec les moyens technologiques actuels, quel est l’intérêt scientifique du dessin botanique ?

F. H. Mes collègues me demandent souvent pourquoi je m’embête à dessiner ! Quand je travaille en forêt et qu’un arbre me plaît, il me faut le dessiner pour compren­dre son architecture. C’est un objet complexe, un véritable édifice : le dessin est un moyen modeste pour me familiariser avec lui.

P. & S. Botaniste à la retraite, votre agenda est digne de celui d’un ministre. Quels sont vos projets ?

F. H. Je repars déjà pour la Guyane, où je vais me lancer dans une étude approfondie de la forêt la nuit. Les plantes changent de forme. La faune et la flore deviennent luminescentes.

P. & S. Comme dans le film « Avatar » ?

F. H. Effectivement ! Mais ce film m’a un peu agacé car la biodiversité sur Terre est largement aussi belle que celle qui y est imaginée.

  • Francis Hallé
    1938 : Naissance à Seine-Port, en Seine-et-Marne.
    1960 : Première mission de recherche en forêt tropicale, en Côte d’Ivoire.
    1974 : Création de l’enseignement de botanique tropicale à l’université de Montpellier.
    1986 : Première exploration de la canopée en Guyane à bord du Radeau des cimes.
    De 1989 à aujourd’hui : Une dizaine d’expéditions du Radeau des cimes à caractère scientifique en Guyane, au Cameroun, au Gabon, à Madagascar et au Panama.
    1993 : Parution d’« Un monde sans hiver », éd. du Seuil.
    1998 : Publication d’une recherche montrant l’existence de plusieurs génomes au sein d’un même arbre.
    1999 : Départ à la retraite et arrêt de l’enseignement de botanique à l’université de Montpellier.
    2005 : Parution du « Plaidoyer pour l’arbre », éd. Actes Sud, prix Homme et Botanique.
    2013 : Sortie du film « Il était une forêt ».

 

En savoir plus :
www.wild-touch.org
blog.radeau-des-cimes.org