• Parlez la langue des plantes

Parlez la langue des plantes

Il est courant de se prendre le chou avec son médecin et de se sortir de son cabinet avec la tête comme une citrouille. La plupart du temps, le charabia médical n'évoque pas grand-chose qui puisse nous être utile. Ce parler incompréhensible sert davantage le médecin que le patient : comme toutes les langues d'experts, c'est aussi une façon de troubler l'eau pour faire croire qu'elle est profonde...

D'un point de vue thérapeutique, il n'y a rien à tirer de ce jargon anatomopathologique. Bien moins en tout cas que ce que nous offre la langue botanique à travers ses termes de nomenclature ou, plus simplement, les expressions populaires que nous utilisons tous.

 

Mortelle Bella donna

Le parler scientifique des botanistes est une autre langue d'experts, disons-le, morte. Ce qui est bien dommage car cette façon de désigner les plantes est souvent porteuse de sens et de solutions. Les origines gréco-latines de la classification botanique nous renseignent sur les propriétés, les usages, les bienfaits et les dangers de chaque plante. Comme les mythes, où les concepteurs de cette classification, à commencer par le grand Linné, ont puisé nombre de dénominations.

Prenons l’exemple de la belladone. Carl von Linné lui a donné le nom d’Atropos. Or Atropos était chez les Grecs et les Romains l’une des trois déesses qui surveillaient le destin des hommes, elle était celle qui coupait le fil de la vie. Il est bon de s'en souvenir devant un pied de belladone et ses baies noirâtres si tentantes, mais toxiques, voire mortelles. Même le surnom latin de cette plante – et c'est souvent le cas – nous rend plus intelligents : « bella donna » (jolie femme), vient de ce que les élégantes Italiennes de la Renaissance avaient coutume de laisser tomber une goutte de suc de la plante au coin de leurs paupières pour provoquer une dilatation de leur pupille. Leur regard rendu énigmatique n'en était que plus séduisant.

 

Le latin du jardin : du chinois pour vous ?

Il existe quelques spécialistes de cette langue savante des plantes. C'est le cas de Dominique Lepage, « mythobotaniste » comme il se définit lui-même dans la rubrique "Rencontre" du magazine Plantes & Santé (numéro 90). Des histoires comme celles-ci, ce passeur de mémoires, créateur du Jardin du Centaure en Corrèze, en a plein sa musette. Il en a fait le récit dans « Promenades mythologiques », un livre illustré qu’il a publié en 2005 (disponible ici). C'est le cas également de notre collaborateur régulier, l'ethnobotaniste François Couplan, cueilleur de plantes qui soignent et rassasient le ventre et l'esprit. Pour celles et ceux qui souhaitent s'initier au « latin des jardins » ou perfectionner leurs connaissances, son « Dictionnaire étymologique de botanique » est un vade-mecum bien pratique.

Les jardiniers, me direz-vous, ne délaissent pas volontiers la truelle et le sécateur pour des ouvrages scientifiques de nomenclature botanique. Ils ont mieux à faire. Comme les amateurs de plantes médicinales, bien souvent plus enclins à tester les effets de leurs découvertes qu'à étudier ces chinoiseries.

Mais sans aller jusqu'à retraduire « La Guerre des Gaules », le seul fait de prêter une oreille attentive aux expressions botaniques populaires nous en apprend un rayon sur les plantes, les légumes, les graines, les fleurs et les fruits. C'est une autre façon rigolote et poétique d'aborder la botanique et de tirer profit du savoir populaire. Une autre façon, aussi, d'épater la galerie et de briller en société.

 

Un parler fruité pas que poétique

Avoir la banane, avoir le melon, la peau d'orange, tomber dans les pommes, presser le citron, se fendre la poire... Un grand nombre d'expressions botaniques ne nécessitent pas d'explications de textes. La métaphore parle d'elle-même. D'autres, en revanche, font référence à une histoire ou une caractéristique précise qui mérite le détour. Comment ramener sa fraise sans être aux fraises...

Avant de finir par sucrer les fraises, triste sort que le boom des maladies neurodégénératives nous promet, « allons aux fraises »... D'où nous vient cette manière subtile de dire à un ou une partenaire de s'isoler pour un moment coquin ? De ce temps pas si lointain où l'on ne trouvait dans nos contrées que de délicates fraises des bois. La grosse fraise actuelle, bien moins savoureuse que cette petite, n'a été rapportée des Amériques qu'au XVIIIe siècle, époque à laquelle il était plus facile de trouver un fraisier dans un bois tranquille (et propice aux galipettes) que dans un jardin. Si vous allez aux fraises, Monsieur vous demandera peut-être de lui « lâcher la grappe » (expression très virile à l'origine), et Madame vous offrira son petit abricot...

De la même façon, dire « Je t'apporterai des oranges » nous rappelle qu'avant que nos rayons fruits et légumes n'en regorgent, et jusqu'à l'apparition du réseau des chemins de fer au XIXe siècle, l'orange était un fruit rare en France. On ne la consommait qu'en bordure de la Méditerranée : plus au nord, c'était une gourmandise que l'on offrait à Noël (le smartphone de l'époque) ou que l'on servait exceptionnellement dans les cantines militaires, les hôpitaux ou les prisons pour rompre la monotonie des repas roboratifs.

 

Les Grecs mi-figue mi-raisin

Certaines métaphores fruitées, comme le fameux « mi-figue mi-raisin » désignant des situations ou des avis mitigés, nous rappellent aussi que la fraude alimentaire n'est pas une invention industrielle mais une pratique ancestrale : c'est ainsi que les marchands grecs qui fournissaient les négociants vénitiens en raisins secs de Corinthe trompaient ces derniers en « coupant » leur précieuse marchandise de morceaux de figues, bien moins coûteuses...

La valeur marchande d'un fruit a varié au fil des époques, mais le blé, c'est toujours du blé... Au Moyen Âge par exemple, les mauvais comédiens sur les scènes publiques ne recevaient que des seaux de m...., des trognons de pommes ou des épluchures. Ils ne reçoivent des tomates que depuis un siècle, quand ce fruit tendre incapable de blesser est devenu bon marché. Sa valeur, depuis, n'a cessé de dégringoler, au point de devenir un produit d'appel en tête de gondoles des supermarchés. De l'exploitation commerciale par le bas...

La poire n'est pas tombée aussi bas, mais elle a connu des jours plus fastes. Ce fruit juteux et fragile, délicat à conserver, a toujours séduit l'aristocratie. Un très vieux proverbe dit même : "Qui avec son seigneur mange poires, il ne choisit pas des meilleures". On ne discutait pas alors avant d'avoir le ventre rassasié, on ne se laissait aller qu'« entre la poire et le fromage ». Noter que les fruits se consommaient déjà dans ces milieux avant ou en même temps que le fromage, comme les gourmets le font aujourd'hui en dégustant fromage de brebis et confiture de cerise. Mais Madame la Comtesse, aujourd'hui, vous proposera plus sûrement des baies de Goji (la poire, elle se la garde pour la soif) !

 

L'arbre qui cache la forêt...

Certains de ces idiotismes, me direz-vous, ne valent rien... Ils comptent pour des nèfles ! Je prétends au contraire qu'il y a toujours une vérité cachée derrière ces expressions et souvent, comme l'arbre cache la forêt, de bonnes pratiques médicinales.

Prenez justement ces nèfles méprisées (on les appelle même culs-de-chien dans l'Est), elles ne le sont que depuis le développement des cultures fruitières au XVIe siècle. Si vous grattez un peu, vous découvrirez que le plaisir rare d'une dégustation de nèfles à la fin de l'automne est une petite cure de santé euphorisante : les nèfles blettes contiennent des sucres simples (glucose et fructose), du tanin, de la pectine, des acides organiques et des vitamines B et C. Elles renferment même une petite quantité d’alcool produit par le blettissement, qui leur donne une légère saveur vineuse. La médecine populaire y a toujours eu recours pour combattre dysenterie, diarrhées et désordres intestinaux de toute nature.

Dans les pas du Dr Mercier, qui l’expérimenta à l’hôpital au début du XXe siècle (se guérissant lui-même d’une entérite), le Dr Leclerc employa le fruit vert avec succès dans le traitement de la diarrhée sous forme de sirop.

La décoction des feuilles (50 g pour 1 l d’eau) fait par ailleurs un excellent gargarisme pour les maux de gorge.

Le petit succès de librairie de « Faut pas pousser mémé dans les orties, et autres expressions botaniques » traduit à sa façon le regain d'intérêt actuel pour le parler végétal. Dans ce petit livre, Vincent Albouy, un passionné de nature auteur de livres sur les abeilles, les oiseaux, les insectes, la lutte biologique au jardin, ne livre que quelques explications plutôt légères mais ce sont autant de portes entrouvertes sur un univers à redécouvrir (et typiquement, une bonne idée de cadeau quand on n'a pas d'idée...).

 

La patate a sauvé plus de vies que les antibiotiques

Ce genre de recueil peut être le point de départ d'explorations aussi instructives que passionnantes. Prenez la patate : Vincent Albouy s'est demandé d'où pouvait venir l'expression « en avoir gros sur la patate » et nous explique que cette métaphore du cœur nous renvoie à la popularité dont ce tubercule a longtemps joui.

Ce qu'il ne dit pas, c'est que la patate a sauvé dans l'histoire de l'humanité plus de vies que les antibiotiques. D'où cette autre expression : « Avoir la patate », ou les « cent patates » que grand-père rêvait de gagner à la Loterie, un bon remède aussi !

Ce livre ne dit rien non plus de la fameuse « avoinée ». Prendre une « avoinée », ça fait mal (comme le coup de fouet appelé « l'avoine de cocher ») mais derrière l'idiotisme se cache un trésor. « L'avoinée », c'est bon pour la santé : cette céréale longtemps réservée aux chevaux fait de plus en plus d'émules pour sa haute valeur nutritive, son faible apport calorique et son absence de gluten. On ne s'en est rendu compte que récemment, bien tardivement. Mon confrère Jean-Pierre Giess vous dira très prochainement par quels détours hippiques...

Il y a beaucoup à apprendre de la métaphore populaire, comme des mythes et des superstitions. Il suffit de creuser.

Un dernier exemple très végétal, à travers un geste aussi répandu qu'irrationnel : « toucher du bois ». Pourquoi continue-t-on en 2015 à « toucher du bois » en joignant précipitamment le geste à la parole ? Encore une très vieille histoire que l'on perpétue inconsciemment...

Plus de 5 000 ans déjà avant notre ère, les Perses avaient le même réflexe. C'était pour eux une manière de conjurer le sort en se plaçant sous la protection des dieux. Notre culture chrétienne s'est réapproprié ce rite en se plaçant ainsi sous la protection du fils de Dieu, sacrifié sur la croix. Je ne suis guère convaincu par cette explication et je crois davantage à la science des Egyptiens qui touchaient du bois pour une tout autre raison : parce qu’il diffuserait une mystérieuse énergie protectrice, comme un champ magnétique. Ne me demandez pas pourquoi, je le sens.

 

Langue des plantes, langue des oiseaux

Bref, il y a là tout un champ à défricher. Des explications à éliminer, des mémés à pousser dans les orties, d'autres à découvrir, pour « se refaire la cerise » ou « ramener sa fraise », l'air de rien.

La langue des plantes est une langue codée, d'initiés, d'hérétiques à l'image des mots que s'échangeaient au Moyen Âge les Cathares pour se reconnaître mutuellement et communiquer sans s'attirer les foudres (le bûcher). À l'image de la très en vogue langue des oiseaux, dérivée d'une technique de cryptage (et de décryptage) du langage, sorte de cabale phonétique, utilisée par les sociétés secrètes, les espions du Moyen Âge et les alchimistes de la Renaissance.

La langue des oiseaux est un bel exemple de langage permettant de dire autrement ce que la police de la pensée médicale interdit de dire. En langue d'oiseaux, toute maladie est « mal a dit »... et à travers chaque pathologie s'exprime une solution de survie programmée par le cerveau inconscient en réaction à un choc psycho-émotionnel. Dans cette langue, par exemple, l’hypertension s'entend « Il perd tant si on » : celui qui souffre d’hypertension serait celui qui craint de perdre sa place dans sa famille ou dans la société. L'idée sent le souffre, il suffit de l'émettre pour s'attirer des ennuis.

Cela peut faire sourire, mais certains malades s’y reconnaissent et après tout, ce code et l'art de le décoder ont l'avantage sur le charabia médical d'apporter des pistes de réflexion et d'action.

 

Un parler que le non-initié n'est pas près de capter

C'est également le cas de la langue des plantes qui recèle des trésors thérapeutiques en des termes légers, populaires, poétiques ou plus savants, qui donnent envie de se perfectionner.

À celles et ceux qui seraient tentés, je conseillerais particulièrement « Le latin du jardin : 1 500 noms latins pour apprendre à parler plantes couramment » (chez Larousse à découvrir ici). Ce n'est qu'un début pour baragouiner (du breton « pain, vin rouge », le minimum à quémander pour survivre), mais la plupart de ces noms vous mettront la puce à l'oreille et vous renverront à d'autres histoires (je vous raconterai les plus croustillantes dans une prochaine édition) qui enrichiront peu à peu votre parler. Là, je vous garantis que le non-initié (votre généraliste, par exemple) n'est pas prêt de capter. Et ce n'est qu'un juste retour des choses.