Le fabuleux destin de l’écorce de pin

Depuis quelques années, l'écorce de pin maritime est devenue un complément alimentaire vendu dans le monde entier. Ses vertus antioxydantes puissantes,  circulatoires et anti-inflammatoires notamment lui valent une réputation bien méritée. La région de la lande de Gascogne a su profiter de cet engouement pour créer de nouvelles filières économiques à haute valeur ajoutée aux côtés de la filière bois ; et aussi faire revivre des métiers anciens.


Où que l’on tourne son regard, des pins maritimes par milliers, plantés de manière rectiligne. La monotonie du paysage n’est rompue que par de larges trouées, des pare-feu qui, au milieu de cet océan de troncs bruns et d’aiguilles vert sombre, offrent au regard une perspective. Ce lieu, c’est la lande de Gascogne, le plus grand massif forestier planté d’Europe, soit près d’un million d’hectares de conifères bordant l’océan Atlantique.

L'écorce de pin : un cocktail végétal unique

Au cœur de ce vaste triangle étendu sur trois départements (Gironde, Landes et Lot-et-Garonne), l’image d’Épinal du berger landais perché sur ses échasses, puis celle de l’exploitant forestier, a longtemps dominé. Désormais, une nouvelle figure a fait son apparition : celle du chimiste en blouse blanche examinant des lots d’extraits végétaux. Car la filière bois des Landes, poumon économique de la région, connaît ces dernières années une petite révolution grâce à la chimie verte. En cause : la nouvelle valorisation des produits dérivés du pin et la mise en évidence de ses molécules qui valent de l’or. Il s’agit en particulier de l’extrait d’écorce de pin maritime des Landes (Pinus pinaster), qui contient un cocktail unique de composés végétaux (OPC, acides phénoliques, monomères) aux innombrables vertus : antioxydant, anti-âge, anti-inflammatoire, santé cardiovasculaire, asthme, beauté de la peau… La liste des bénéfices étayés par des études cliniques est longue pour cet extrait végétal qui pousse en France. En effet, pour un extrait de qualité optimale, seuls les Pinus pinaster des Landes peuvent être utilisés.

Pycnogénol : présent dans 80 pays

Les deux acteurs majeurs du secteur – les laboratoires Horphag Research sous l’appellation Pycnogenol (fabriqué par l’entreprise Biolandes), et Purextract (filiale de l’entreprise DRT) sous l’appellation Oligopin ou Cosmythic – entament leurs recherches dès les années 60-70. Ils ont chacun élaboré des savoir-faire et des modes d’extraction propres, jalousement gardés, pour aller chercher les précieuses molécules au centre de l’écorce, certifiées Écocert dans les deux cas. Les deux entreprises fournissent aujourd’hui l’essentiel de ce qui est devenu un marché mondial en pleine expansion. Pas moins de 700 produits vendus dans 80 pays utilisent aujourd’hui le fameux Pycnogenol dans leurs compositions. Pour répondre à cette demande croissante, la société Biolandes exploite, près du village de Le Sen, près de 300 000 tonnes d’écorce par an pour produire environ 30 tonnes d’extrait. Cette écorce, auparavant un déchet, est maintenant retirée des troncs au début de la chaîne de transformation du bois par les différentes scieries de la région, puis envoyée à l’entreprise pour être exploitée.

Des débouchés en cascade

Si les compléments alimentaires sont le débouché le plus évident pour l’extrait d’écorce de pin, le domaine des cosmétiques n’est pas en reste. Un nombre considérable de marques connues intègrent désormais ce produit dérivé du conifère des Landes dans leurs crèmes de soin ou dans leurs gammes de nutricosmétique. Les effets anti-âge, mais également protecteurs solaires et surtout anti-hyperpigmentation expliquent sous doute le grand succès de ces extraits dans les pays d’Asie du Sud-Est. Ainsi, Horphag Research est-il particulièrement présent au Japon, et Purextract, implanté sur le marché thaïlandais depuis déjà près de vingt ans, voit ses extraits rentrer dans la composition de 50 à 70 produits éclaircissants pour la peau en Asie.

Cette exploitation de l’écorce de pin maritime s’inscrit dans toute une chaîne intégrée de valorisation de l’arbre. Le centre Biolandes produit ainsi 20 à 30 tonnes d’huile essentielle de pin maritime par an, à partir des rameaux et aiguilles de pins après découpe du bois, à destination de la parfumerie ou des lessiviers. Les déchets sont quant à eux vendus en jardinerie sous forme de mulch (paillage) ou de terreau, pour lequel l’entreprise est un des premier producteurs français.

Du côté de Purextract, on exploite d’autres dérivés du pin maritime pour leurs bénéfices sur la santé. C’est le cas des phytostérols, extraits cette fois du tronc de l’arbre lui-même, qui entrent dans la composition de compléments alimentaires mais également d’aliments fonctionnels comme les yaourts ou les margarines réputés anticholestérol. Une allégation de santé reconnue par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), mais récemment critiquée par l’ANSES.

Une aubaine pour la filière bois

L’explosion récente du marché des « alicaments » a également contribué au succès de l’écorce de pin maritime à l’étranger : on trouve aujourd’hui des jus d’ananas et de litchi enrichis au Pycnogenol (« pour une peau magnifique », vante la publicité) et commercialisés par Dole, premier producteur de fruits et légumes au monde. Un signe ne trompe pas quant au succès remporté par l’extrait : de nombreuses contrefaçons font leur apparition. Elles viennent de régions du monde où le pin maritime, endémique des Landes, ne pousse pas.

Localement, associé à d’importants investissements en recherche et développement, ce secteur contribue à créer des emplois qualifiés dans la région. Il participe aussi d’une redynamisation de la filière bois (28 000 emplois dans la région) mise à mal par la concurrence des pays d’Europe du Nord et affaiblie par les effets dévastateurs de Hans, la « tempête du siècle » de 2009. Certes, ce développement se fait dans le cadre d’une monoculture d’arbres, une façon de faire qui soulève un certain nombre de critiques dans le monde, et plus récemment en France.

Toutefois, l’exploitation de l’écorce s’insère ici dans une filière industrielle déjà très ancienne, avec un massif forestier géré de manière pérenne et sans intrants. Quand les arbres font l’objet d’une coupe rase, on les replante systématiquement en respectant un cycle de vie de 45 ans. L’ancienneté de la filière, associée au fait qu’elle s’inscrit sur un territoire auparavant réputé infertile, fait quelque peu taire les critiques.

D’autant que le regain d’intérêt pour les matières végétales se traduit ici par la réapparition de métiers anciens. Ainsi, des résiniers pratiquent à nouveau le gemmage (procédé qui consiste à « blesser » un pin pour qu’il produise de la résine) extrayant térébenthine et colophane. L’activité avait disparu dans les années 1990 dans l’indifférence générale… De fait, un extrait d’écorce à haute valeur ajoutée a fait émerger une nouvelle filière au carrefour de la tradition et de la modernité, qui a su se développer en faisant le lien entre le local et le global.  

 

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