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Êtes-vous fait pour boire des jus ?

Les cures de jus ont le vent en poupe. On en vante les mérites détoxifiants, énergisants, amincissants… Mais, s'il est vrai que mieux vaut des jus de fruits et de légumes que pas de fruits et de légumes du tout, il faut être au clair sur les attentes que vous avez de vos jus en fonction de votre métabolisme. 


Depuis l’avènement du désormais célèbre "régime paléo", l’alimentation crue a le vent en poupe, confortée aux yeux du grand public par certains inconditionnels, dont l’audience sur internet et dans les grands médias ne cesse de croître. 

Le "juicing", qui consiste à faire une place importante dans son alimentation quotidienne aux jus de légumes et de fruits frais ‒ jusqu’à parfois ne se nourrir périodiquement que de ça dans une optique de détox ou d’amincissement ‒ s’est engouffré dans la brèche, alors qu’il n’était pratiqué jusqu’alors que par quelques "initiés". 

On serait tenté de croire assez spontanément au bienfondé de cette pratique. Après tout, n’est-ce pas un excellent moyen de faire le plein de vitamines et d’antioxydants ? C’est sans compter le caractère très individualisé et spécifique du métabolisme de chacun. Car si les jus sont bénéfiques aux uns, ils peuvent l’être moins pour les autres, du moins sous forme de cure prolongée.

Puisqu’on vous dit 5 fruits et légumes par jour ! 

Voilà quinze ans déjà que ce fameux slogan, pilier du Programme national nutrition santé (PNNS), nous rebat les oreilles. Il faut croire que le message a porté, quelque part… Peut-être aussi sans doute sur le plan de la bonne conscience que permet de se donner le fait de boire un jus du commerce, confectionné chez soi, ou bien commandé dans un de ces nouveaux bars à jus qui fleurissent dans les grandes villes. 

Mais ne tergiversons pas : manger ‒ ou boire ‒ 5 fruits et légumes par jour, c’est bon pour la santé. Un raccourci un peu rapide, mais qui s’est tout de même propagé au point de devenir une vérité nutritionnelle absolue et irréfutable. Pourtant, fruits et légumes ne jouent pas exactement dans la même cour : pour comprendre la différence, il n’y a qu’à constater l’incidence très variable d’un fruit et d’un légume sur un métabolisme diabétique par exemple. 

Ici, le fruit consommé en dehors d’un repas entraînera immanquablement un pic de glycémie rapide, et presque tout aussi immanquablement une hypoglycémie dans la foulée, avec des conséquences parfois sévères chez les diabétiques. 

Les légumes, au contraire, sont dans ce cas le meilleur antidote au diabète : leur consommation régulière et en grande quantité permet, au minimum, d’atténuer la gravité de la maladie, et souvent même d’en guérir. De nombreux témoignages dans le monde entier en attestent. Aux États-Unis, où souvent le pragmatisme le dispute à l’excès, le film documentaire Simply raw : reversing diabetes in 30 days (2009) illustre cette possibilité, de même que le livre qui l’a inspiré, « There is a Cure for Diabetes » écrit par le Dr. Gabriel Cousens. Mais d’autres programmes existent avec le même résultat, sur une période plus longue et avec une alimentation cuite, toujours axée autour d’une grande consommation de légumes. 

Les bonnes intentions c’est bien, les bonnes pratiques c’est mieux 

Concédons que la démarche qui amène au juicing est pavée de bonnes intentions. Et pour les nourrir, justement, les articles de presse et les chroniques télévisées ne manquent pas, ni les arguments vendeurs. Le problème des modes, bien sûr, c’est qu’elles ont tendance à tout décrire en noir et blanc. Commençons par mettre à plat les arguments en faveur du juicing

- Le premier d’entre eux est évidemment ce fameux apport massif de nutriments comme les vitamines, les minéraux, les enzymes, les acides aminés, les glucides... Comme ils sont extraits dans le jus et qu’on ne consomme pas les fibres, leur biodisponibilité serait supérieure

- Ensuite, les jus de légumes et de fruits frais seraient détoxifiants. C’est bien connu, la tendance acide augmente l’encombrement des tissus par la rétention des toxines et des résidus du métabolisme. Les jus compenseraient donc les excès d’acidité et aideraient l’organisme à s’alcaliniser et à drainer les toxines par les voies naturelles

- Enfin, on avance souvent un regain d’énergie, qui serait dû au fait que les jus de légumes et de fruits ont besoin de beaucoup moins d’énergie pour être digérés et assimilés, du fait de l’absence de fibres. C’est donc autant de gagné pour vaquer à vos occupations favorites ! 

Est-ce vraiment aussi simple ? 

Les fondements du régime cru ou paléo tiennent dans quelques idées pas toujours très étayées : nos ancêtres mangeaient essentiellement cru, aussi bien des viandes que des végétaux. Ils étaient nécessairement solides et résistants pour survivre à leurs conditions de vie précaires, et comme nous avons le même patrimoine génétique qu’eux, il ne peut y avoir que des bénéfices à imiter leur modèle alimentaire. Vérité d’évangile ? 

Examinons brièvement ces postulats : d’abord, au vu de l’étendue de l’échelle de temps sur laquelle se déroule l’évolution de notre espèce, comment peut-on affirmer avec certitude ce que mangeaient nos ancêtres il y 30 000 ou 100 000 ans ? La plupart des spécialistes semblent pencher pour une alimentation à dominante végétarienne pendant plusieurs millions d’années, jusqu’à ce que soient inventés les premiers outils pour chasser. 

Ensuite, sur quelle base peut-on supposer que ceux-ci étaient dans une forme physique qui leur aurait permis de rivaliser avec les athlètes modernes ?  Là encore, la communauté scientifique infirme et pointe une mortalité élevée (on dépassait rarement les 40 ans) et des maladies infectieuses et dégénératives pas si éloignées des nôtres. 

Enfin, en tenant compte du fait que de nombreuses recherches relativisent aujourd’hui le dogme du déterminisme génétique, que reste-t-il à déduire du fait que notre génome ne diffère, il est vrai, que de 0,02 % de celui de ces ancêtres soudainement pris en exemple ? Tout juste peut-on observer que les dernières populations vivant encore aujourd’hui de manière sauvage ‒ au sens noble du terme ‒ présentent, elles, peu ou pas de maladies dégénératives. 

Mais c’était vrai aussi pour la population japonaise ou chinoise avant leur occidentalisation, ainsi que pour les natifs amérindiens ou d’innombrables tribus africaines quand les Occidentaux les ont découvertes. Tous mangeaient pourtant aussi bien des végétaux que de la viande cuits… N’en déplaise à certains gourous du « tout cru tout le temps ».   

Alors, jus ou pas jus ?

Avant que les jus de légumes et de fruits ne se démocratisent, ils étaient avant tout reconnus pour leurs pouvoirs surprenants dans le cadre de cures, comme celle préconisée par Rudolf Breuss pour le cancer. D’ailleurs, la cure Breuss repose exclusivement sur des jus de légumes, à l’exclusion de tout fruit. De plus, elle répond à un protocole strict et précis ‒ incluant également des tisanes ‒ qui doit être suivi à la lettre pour éviter tout risque lié à l’élimination et à la détoxination, notamment au niveau des reins. 

Des centres de soin réputés dans le monde entier, comme l’Institut Hippocrate en Floride ou le Centre Ann Wigmore  à Porto Rico, reçoivent chaque année des milliers de patients souvent mal en point à qui ils proposent, de manière encadrée, un régime cru faisant la part belle au jus de légumes et jus verts. Les résultats au bout de quelques semaines sont, il est vrai, parfois spectaculaires, comme en témoignent certains visiteurs. 

Mais alors, en dehors d’une nécessité impérieuse liée à une ou plusieurs pathologies, que faut-il penser de l’engouement actuel pour les jus de légumes et de fruits en grande quantité ? Deux remarques de bon sens :

Mieux vaut des jus de fruits et de légumes que pas de fruits et de légumes du tout, c’est certain. Mais, même si vous mettez 5 légumes et fruits dans votre jus, celui-ci ne remplacera pas la consommation de légumes et de fruits entiers, qu’ils soient cuits ou crus, parce que dans le jus, vous n’avez pas les fibres(mis à part ceux faits dans un blender). Or les fibres sont essentielles, notamment pour la bonne santé de notre flore intestinale, elle-même facteur numéro un de notre santé tout entière. Il faut donc concevoir les jus comme un complément parfois bénéfique à la consommation de fruits et légumes, pas son remplacement.

Comment les digérez-vous ? Cette question est importante avant d’entamer une grande consommation de jus car nous avons chacun un profil métabolique propre, et nous ne digérons pas tout de la même manière. Cette considération doit vous guider dans l’élaboration de vos jus  et les ingrédients que vous allez y mettre. Préférez en règle générale les jus de légumes ou les jus mixtes légumes/fruits en mettant l’accent sur les légumes.

Certaines pathologies peuvent se révéler très sensibles au jus, et cela  en positif comme en négatif : une personne diabétique devra par exemple faire attention à minorer, voire exclure les fruits (et donc leurs jus) à cause de leur impact sur la glycémie. Telle autre, souffrant d’une maladie inflammatoire du côlon ou de l’intestin (comme la maladie de Crohn), pourra trouver intéressant de profiter des vertus des fruits et légumes sans les désagréments irritants des fibres. Les jus verts faits à l’extracteur pourront dans ce cas avoir un effet apaisant sur les muqueuses intestinales irritées ou enflammées. 

D’autres profils encore, comme les personnes souffrant de crises de goutte, pourront par exemple bénéficier des bienfaits désacidifiant du jus de cerise . Très sucré, ce jus est en revanche déconseillé aux personnes diabétiques ou avec des problèmes de dysbiose intestinale. On le comprend, à chaque profil ses usages du jus ! 

Extracteur, centrifugeuse ou blender ?

A quel genre d’appareil donner sa préférence ? De l’antique centrifugeuse (quelques-uns se souviennent peut-être du robot Steca de maman)  au blender en passant par les extracteurs ‒ chaque année plus nombreux –, le choix devient cornélien ! Sauf si on sait de quoi on a envie ou besoin.

Il faut être au clair sur ce que vous attendez de vos jus, en fonction de l’état de votre métabolisme. Si vous êtes en parfaite santé intestinale, rien ne s’oppose à ce que vous consommiez des jus faits au blender, qu’on appelle plutôt smoothies dans ce cas, eu égard à l’onctuosité procurée par les fibres.

Le blender est aussi bien adapté aux personnes présentant un trouble métabolique comme du diabète ou une dyslipidémie. Les fibres lissent l’impact sur la glycémie et contribuent à restaurer ou maintenir une flore intestinale en bonne santé. Si vous avez déjà une centrifugeuse dans vos placards, elle convient aussi, car elle laisse généralement passer une partie des fibres. Le point faible, c’est une extraction loin d’être optimale, puisqu’il reste encore pas mal de jus dans la pulpe en fin d’opération. 

Si vous voulez des jus sans la pulpe, alors tournez-vous plutôt vers l’extracteur. Cette technologie broie les légumes et fruits un peu comme nos dents, et surtout obtient un rendement très supérieur à la centrifugeuse, encore qu’il y ait une certaine disparité selon les modèles. L’extracteur conviendra particulièrement aux personnes ayant les intestins fragiles, que les fibres crues peuvent contribuer à irriter. Le revers de la médaille, c’est que l’effet satiété sera plus limité en l’absence des fibres. 

Les jus dans le cadre d’une alimentation… intelligente ! 

On vante les jus frais de fruits et légumes pour la détox, l’amincissement, le punch ou encore le soin de la peau… Et les résultats parlent souvent d’eux-mêmes. Gardez à l’esprit toutefois qu’on ne bascule pas dans une cure « tout jus » prolongée d’un jour à l’autre sans un minimum de préparation. En particulier si votre alimentation est déséquilibrée à la base. Dans ce cas, le métabolisme peut s’affoler et faire des siennes, et on peut se retrouver avec des désagréments à l’opposé des bénéfices attendus : problèmes de transit, maux de tête, fatigue, crampes musculaires… Il est alors conseillé de réduire la voilure et la cadence et de réintroduire les jus petit à petit pour voir si les troubles réapparaissent. Mais s’ils continuent de vous procurer à chaque consommation des reflux acides, des ballonnements ou des perturbations inhabituelles du transit, ils ne sont sans doute pas pour vous. Il vaut mieux alors que vous vous tourniez vers des légumes cuits à l’étouffée et de l’eau. 

Boire des jus ne dispense pas de boire de l’eau, ni de faire attention à ce que l’on mange. C’est justement quand on oublie cet aspect des choses que les soucis peuvent survenir, surtout chez de nouveaux adeptes qui sont en surpoids, en acidose importante… Bref, en situation de dérèglement chronique du métabolisme. Non que les jus de légumes et de fruits leur soient interdits, au contraire, mais ces personnes plus que les autres doivent commencer progressivement, tout en régulant les autres paramètres de leur hygiène de vie progressivement. 

Plutôt qu’un palliatif aux mauvaises habitudes, il faut probablement envisager les jus de fruits et légumes comme de possibles tremplins à une bonne alimentation, en les intégrant à une réflexion globale sur ses pratiques.

Dans le cadre d’une alimentation réfléchie, la consommation d’un ou deux grands verres de jus de légumes et de fruits par jour peut être très intéressante, et apporter les bienfaits qu’on leur prête. Encore une fois, tout dépend de la manière dont votre organisme arrive à les digérer, et de l’état dans lequel il se trouve au départ. Excellents dans certains cas, à déconseiller dans d’autres, les jus de fruits et légumes, et la quantité qu’on devrait en boire, sont à l’image de tous les conseils alimentaires : à individualiser selon les profils des personnes.