De l’ergot de seigle au LSD

Ce fut un des fléaux qui ravagea l’Europe au Moyen Âge. Surnommée, « mal des ardents », ou encore « feu de Saint Antoine », cette maladie était attribuée au diable tant elle était terrible. Des symptômes nerveux se manifestaient d’abord, puis survenaient les convulsions, les contractions musculaires, la gangrène, ainsi que des hallucinations, délire et vertiges accompagnés d’intenses sensations de brûlures, ressenties comme une véritable « descente aux enfers ». À partir du XVIe siècle, le lien est fait entre le seigle avarié, dû à l’ergot de seigle, et la maladie prend le nom d’ergotisme. En fait, l’ergot de seigle est un champignon parasite de cette céréale (Claviceps purpurea) qui contamine la farine avec des alcaloïdes. Utilisée pour faire du pain, celle-ci intoxiquait ensuite ceux qui en mangeaient. Un ordre religieux, les Antonins, va se consacrer à soigner les malades. Habiles médecins, ils mettent au point un médicament : le baume de saint Antoine. Ce dernier aurait été à l’origine de plusieurs guérisons miraculeuses justifiant que l’on ramène ses reliques de Terre Sainte en Isère. Quatorze plantes mélangées à de la graisse de porc entrent dans la compo-si-tion de cette préparation. Appliquée sur les plaies, abcès et parties gangréneuses, elle calmait les douleurs, drainait les pustules et restaurait les tissus atteints. Le baume tombe dans l’oubli quand les épidémies d’ergotisme deviennent plus rares au XVIIe siècle et que la confrérie perd elle aussi de son influence.

Le champignon à l’origine de la maladie sera longtemps considéré comme un agent pathogène en Occident. Pourtant, en Orient, on lui connaissait depuis longtemps des vertus médicinales, notamment en médecine chinoise. L’industrie pharmaceutique va s’y intéresser au début du XXe siècle, après que l’ergotamine a été isolée en 1918. On s’aperçoit que cet alcaloïde provenant de l’ergot de seigle a des propriétés antimigraineuses en favorisant la microcirculation sanguine. Il est toujours utilisé comme antispasmodique dans plusieurs médicaments antimigraineux. C’est aussi en s’intéressant à cette famille d’alcaloïdes que le chimiste Albert Hoffman découvrira le LSD (voir encadré). Le seigle met ainsi en évidence qu’entre poison à l’origine de l’ergotisme, molécule médicamenteuse et psychotrope à usage récréatif, les frontières sont parfois ténues.

Hallucinant !

Alors qu’il travaillait sur les dérivés de l’ergot de seigle pour le laboratoire pharmaceutique Sandoz à Bâle, et pensant trouver un stimulant circulatoire et respiratoire, le chimiste Albert Hoffman synthétise par hasard le LSD (diéthylamide de l’acide lysergique) en 1938. En fait, c’est en reprenant cinq ans plus tard ses recherches qu’il en ingère accidentellement une dose infime restée sur ses doigts… Et en constate les effets hallucinogènes. Le LSD sera ensuite testé sur des milliers de patients dans l’espoir de guérir névroses ou psychoses, il sera aussi expérimenté par l’armée américaine et la CIA comme arme incapacitante ou sérum de vérité. En vente libre, elle devient dans la Californie des années 1950-1960 l’emblème de la beat generation comme outil d’exploration de soi. Puis son usage est restreint, pour être ensuite cataloguée comme substance illicite.