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Voyage au cœur de la psyché avec les plantes chamaniques

Bouton de peyotl, (Lophophora williamsii)

Issues des médecines traditionnelles les plus anciennes, les plantes psychotropes font un retour en force dans le champ de la médecine occidentale après plusieurs décennies de mise à l’index. Entre promesses thérapeutiques et risques de dérives, quelle place allons-nous leur donner ?

En septembre dernier se tenait en Espagne la conférence mondiale sur l’ayahuasca. Autour de cette plante chamanique d’Amazonie, un dialogue passionnant se nouait entre scientifiques, ethnobotanistes, juristes, tradipraticiens et usagers du monde entier. On assiste en effet à un intérêt croissant pour cette plante sacrée, pour des raisons qui tiennent d’une part à une nouvelle quête de spiritualité chez nos contemporains, d’autre part à la (re)découverte de ses intérêts thérapeutiques par la science occidentale. Aborigènes d’Australie, Pygmées gabonais, Apaches du Mexique, tribus amazoniennes ou andines ont toujours utilisé cette fenêtre sur le monde invisible dans le cadre de soins, de cérémonies religieuses, de quêtes mystiques ou de rites de passage.

Les chamanes, à la fois guérisseurs et guides spirituels, ont historiquement joué un rôle de passeurs de connaissances du règne végétal transmis de générations en générations. La survivance de cette tradition dans les régions autour de l’Amazone et les promesses de découverte de soi attachées à la plante ont fini par générer une nouvelle forme de tourisme mi spirituel mi thérapeutique, qui s’éloigne souvent, on s’en doute, du contexte rituel originel. L’attrait des Occidentaux pour la quête initiatique a de fait généré un nouveau marché et suscité des appétits locaux. Ainsi, les propositions de sessions ayahuasca et le nombre de chamanes autoproclamés se sont- ils rapidement multipliés, au point que, dans certaines villes péruviennes, il n’est pas rare de se voir proposer un contact pour une cérémonie par un taxi dès sa descente de l’avion. Mondialisation oblige, les services des douanes européens relatent également de plus en plus de saisie du breuvage aux frontières, à destination de réseaux informels qui proposent sous le manteau, en Europe comme aux États-Unis, des sessions encadrées de manière plus ou moins sérieuse...

En Amazonie péruvienne, où la tradition chamanique est restée fortement ancrée, l’utilisation de l’ayahuasca par les vegetalistas a permis la mise en place de structures d’accueil innovantes, à l’instar du centre Takiwasi au Pérou. Fondé en 1992, ce centre de recherches sur les médecines traditionnelles est reconnu par le ministère de la Santé péruvien, notamment pour la prise en charge de l’addiction. L’ayahuasca n’est pas la seule à avoir fasciné voyageurs en recherche d’expériences et scientifiques. Dès les années 1950, un grand nombre de substances psychédéliques, naturelles ou de synthèse, ont d’ailleurs été étudiées par les scientifiques. Mais lorsqu’elles ont peu à peu quitté les laboratoires pour devenir des substances récréatives à l’usage de la génération du « flower power », les autorités en ont rapidement interdit l’usage et ont mis fin aux recherches. Après quarante ans d’illégalité dans les pays occidentaux, certaines plantes psychoactives puissantes font pourtant depuis peu un retour sur la scène et bousculent les idées reçues dans les domaines de la psychiatrie, de la neurologie ou de l’addictologie. Un patient travail de sensibilisation et de levée de fonds privés pour financer des études...

cliniques a été mené pour lever le tabou autour de ces plantes et poser en place publique la question de leur utilité thérapeutique. Le MAPS, (Association multidisciplinaire pour les études sur les psychédéliques) une structure californienne qui milite pour la légalisation des psychédéliques à usage thérapeutique et pour le développement personnel de l’individu, joue ici un rôle majeur. Les chercheurs des centres académiques les plus sérieux aux États-Unis demandent et obtiennent aujourd’hui des dérogations légales pour pouvoir étudier ces plantes pour des pathologies où les médicaments existants se révèlent peu convaincants (stress post-traumatique, céphalées vasculaires, dépendance à l’alcool ou aux opiacés). C’est ainsi qu’en 2011 avait lieu à l’université de Californie UCLA la première étude en quarante ans sur la psilocybine, afin d’évaluer ses effets sur l’anxiété et la dépression de patients atteints de cancer. On trouve cette molécule dans les champignons de la famille des psilocybes, « champignons magiques » présents dans une grande partie du monde. « Les patients rapportent une meilleure gestion de l’humeur et de l’anxiété, une meilleure qualité de vie, des relations avec les proches améliorées [...], la psilocybine réduisant l’anxiété de manière durable pendant plusieurs mois après les sessions de traitement. [...] C’était assez spectaculaire», rapporte le Dr Charles Grob en charge de l’étude. « Pour moi, c’est un des résultats cliniques les plus remarquables que j’ai vus en tant que psychiatre», confirme le professeur de psychiatrie Stephen Ross, après une étude similaire à l’université de New York.

La psilocybine, même à dose modérée, jouerait à deux niveaux : d’une part en stimulant dans le cerveau les récepteurs à sérotonine, un neurotransmetteur important pour le bien-être mental ; d’autre part, en inhibant l’impact des stimuli menaçants dans les noyaux amygdaliens. Ces derniers, sortes de détecteurs de danger de notre système limbique, peuvent favoriser dépression ou anxiétés chroniques s’ils sont déréglés. Cette double action expliquerait également son intérêt pour les troubles obsessionnels compulsifs. Une autre plante traditionnelle psychotrope, africaine celle-ci, fait quant à elle du bruit dans le domaine de l’addictologie. Si l’écorce de racine d’iboga (Tabernanthe iboga) s’utilisait traditionnellement dans des cérémonies Bwiti au Gabon, elle fait aujourd’hui l’objet d’essais cliniques en Israël et en Inde, est donnée à des patients dans des centres de soins officiels au Mexique ou au Brésil, tandis que la Nouvelle-Zélande autorise la prescription médicale d’un de ses principes actifs, l’ibogaïne, depuis 2009. Cette racine bloque les récepteurs à opiacés du cerveau, supprimant le phénomène physique du manque pendant la période de sevrage. En outre, la sorte de rêve éveillé dans lequel elle plonge la personne, faisant remonter souvenirs et émotions enfouis, est particulièrement intéressante, d’après certains psychologues et usagers, pour Le psilocybe lancéolé (Psilocybe semilanceata) est un champignon européen hallucinogène dont un des principes actifs, la psilocybine, fait l’objet d’études concernant l’anxiété et la dépression. accompagner le travail introspectif nécessaire à tout arrêt durable de pratiques addictives. Toutefois, l’effervescence actuelle autour des plantes psychotropes traditionnelles n’est pas sans ambiguïté ni sans risque. Jusqu’où et à quelles conditions une initiation rituelle peut-elle être transformée en réponse thérapeutique ? Certes, ces plantes sont prometteuses pour les 10 % de la population souffrant de dépression et les 160 millions de personnes dépendantes aux opiacés dans le monde, à qui l’on propose principalement l’usage prolongé, donc insatisfaisant, d’antidépresseurs et de traitements substitutifs. Mais les questions s’amoncellent : ces plantes seront-elles découpées en différentes molécules et principes actifs pour être accaparés par l’industrie pharmaceutique à coups de brevets ? D’ores et déjà, des recherches portent sur des molécules de synthèse dérivées, comme la noribogaïne ou le 18-MC. Pourtant, certaines études suggèrent que l’efficacité thérapeutique de ces plantes se trouve amoindrie lorsqu’utilisées en dehors d’un cadre rituel... Les respecter aussi bien dans leur complexité chimique que dans leur cadre culturel serait-il la réponse? L’iboga a par exemple été décrétée patrimoine national au Gabon en 2000, alors que le trafic illégal de la plante en a fait une espèce en voie de disparition. Concilier usage médical de ces plantes et usage initiatique, en insistant sur leur potentiel transformateur et l’ouverture spirituelle qu’elle procure, relève sans doute du défi. Pourtant, n’est-ce pas dans ces nouveaux territoires peu balisés que les jalons d’une nouvelle médecine existentielle pourraient être posés ?

La grande famille des plantes psychotropes

Les différentes facettes des plantes psychotropes ont été explorées de manière systématique à la fin des années 1970 par Richard Evans Schultes et Albert Hofman (le célèbre découvreur du LSD), dans un des livres fondateurs de l’ethnobotanique, « Les plantes des Dieux ». Ces plantes ont en commun de modifier les processus biochimiques ou physiologiques du cerveau. Elles sont dites hallucinogènes lorsqu’elles induisent des modifications de la perception, et enthéogènes lorsqu’elles entraînent des états modifiés de conscience, les différentes dimensions étant souvent mêlées. Si on les retrouve dans des espèces végétales différentes, elles ont pour la plupart en commun de contenir des molécules de la famille des alcaloïdes : mescaline pour le cactus peyotl ou san pedro, scopolamine pour le datura officinal, salvinorine A pour la sauge des devins, et ergoline pour les graines de certaines ipomées notamment.

On associe à tort plantes psychotropes et drogues

François Demange, alias Metsa pour les Indiens shipibo d’Amazonie, a passé plusieurs années au centre Takiwasi au Pérou. Héroïnomane à son arrivée, il y fait l’apprentissage de l’ayahuasca, se libère de son addiction et se forme pour devenir chamane. Dans un livre récent, il raconte son parcours initiatique au contact des plantes maîtresses. « En Occident, on associe trop souvent, même de façon inconsciente, les plantes psychotropes avec la drogue. Or c’est très différent : par exemple, il n’y a pas d’addiction physiologique à l’ayahuasca. Par ailleurs, au fil de cette expérience, on n’est pas obligé de prendre plus d’ayahuasca pour atteindre le même niveau de ressenti. Au contraire. Il n’y a pas une seule façon de se connecter à ce savoir. D’ailleurs, dans le cadre traditionnel shipibo, seul le chamane boit l’ayahuasca au cours d’un rituel avec des chants. L’ayahuasca lui donne accès à des connaissances sur les propriétés des plantes de la forêt, lui permet de s’approprier leur langage et de comprendre la problématique du patient. Aujourd’hui, à trop vulgariser cette pratique, on risque de l’appauvrir. » I.S.

L’iboga et  l’initiation bwiti

L’utilisation de la racine d’iboga  est connue des Pygmées du  Gabon depuis des temps  immémoriaux dans le cadre du Bwiti, un culte initiatique d’accès au monde invisible. Le passage par un état comateux, des nausées, des vomissements  donne l’impression d’avoir  basculé de « l’autre côté ». On  constate un regain d’intérêt de  la jeune génération pour ces  rituels au Gabon, au Cameroun  et en Guinée.

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