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Michka Seeliger-Chatelain, «La légalisation du cannabis est devenue inéluctable »

Michka Seeliger-Chatelain, «La légalisation du cannabis est devenue inéluctable »

Éditrice, activiste, grande voyageuse, Michka Seeliger-Chatelain défend depuis toujours l’accès libre aux plantes, et donc au cannabis. Alors que le cannabis thérapeutique est désormais autorisé dans plusieurs pays, elle nous explique ce que l’on peut attendre de cette plante pas comme les autres, dont les propriétés psychoactives suscitent encore des craintes.

Plantes & Santé. Plusieurs pays ont en peu de temps légalisé le cannabis thérapeutique. Comment voyez-vous l’évolution de cette tendance ?

Michka Seeliger-Chatelain. Cette tendance nous vient des États-Unis, où le cannabis thérapeutique (surtout les fleurs des plantes femelles) est autorisé dans de nombreux États, et où la légalisation du cannabis récréatif gagne aussi du terrain. Or, en matière de législation sur les drogues, ce qui se passe là-bas a une énorme influence dans le monde, via les organismes internationaux, à l’origine de textes comme la Convention internationale de 1961, qui a classé la plante comme « stupéfiant sans intérêt médical ». Ce qui se passe aux États-Unis va arriver ici ; le processus de légalisation est pour moi devenu inéluctable. Combien de temps cela prendra-t-il ? Plus ou moins selon les pays, mais nous le devons aussi aux usagers clandestins qui se sont battus à partir des années 1960 pour faire connaître en quoi le cannabis pouvait être bénéfique.

Les utilisations traditionnelles du cannabis avaient-elles été oubliées ?

M. S.-C. Au milieu des années 1970, c’est toute la recherche sur le cannabis qui a été interdite aux États-Unis. À cette époque, le gouvernement américain a craint d’envoyer un message contradictoire en reconnaissant des vertus au cannabis, par ailleurs interdit. Cette prohibition a mis un coup d’arrêt à la recherche, alors que de très nombreuses études avaient montré des bénéfices intéressants, et alors que l’on commençait vraiment à mieux connaître cette plante. Contrairement à d’autres drogues dont on a tiré des médicaments, comme le pavot, dont on a isolé le principal alcaloïde (la morphine) en 1804, le cannabis a intéressé moins de monde. Ce n’est qu’en 1963 que la première molécule active, le cannabidiol (CBD), a été identifiée. Et en 1964, ce fut le tour du THC.

Pourtant, le cannabis a été utilisé traditionnellement comme médicinale ?

M. S.-C. Son utilisation est en effet fort ancienne. On en a retrouvé des traces en Chine remontant à deux mille ans avant notre ère. Dans l’Himalaya indien, dont il est originaire, le « chanvre indien » était utilisé pour soigner une telle abondance de maux que les esprits occidentaux ne pouvaient qu’être sceptiques face à de si nombreuses propriétés. Pourtant, ce sont des médecins partis aux Indes qui, comme le Dr O’Shaughnessy, ont attiré l’attention des Européens sur son intérêt médical au milieu du xixe siècle. Tout au long du xixe siècle, on utilise sa macération alcoolique, en particulier pour soulager la douleur, mais aussi la migraine, les convulsions, la toux, l’angine ou encore le manque d’appétit. Mais son utilisation thérapeutique a été freinée par la disparité des dosages de principes actifs dans la plante. Et elle est tombée en désuétude.

Qu’est-ce qui a relancé l’intérêt scientifique pour la plante ?

M. S.-C. Ce qui a servi de déclencheur, c’est la découverte fondamentale du professeur Mechoulam à Jérusalem en 1992. Avec son équipe, il a mis en évidence le système endocannabinoïde. Autrement dit, il a démontré que notre corps produit lui aussi des substances similaires à celles de la plante. Ce système joue un rôle important dans la gestion des émotions, mais aussi dans nos fonctions physiologiques. Ces récepteurs sont présents un peu partout dans le corps, et c’est ce qui explique la richesse des indications du cannabis. Il est anti-inflammatoire, neuroprotecteur, anti-cancer... Il agit aussi sur des maux plus spécifiques pour lesquels on reste souvent sans solution, par exemple, le syndrome de Dravet, une forme rare d’épilepsie des enfants.

L’intérêt se porte notamment sur le CBD?

M. S.-C. Il existe actuellement une véritable vague de recherches sur les propriétés du cannabis dans de nombreux endroits de la planète. On s’intéresse en particulier au CDB : cette molécule n’est pas psychoactive, mais elle a toutes les qualités pour devenir la molécule vedette du troisième âge. Elle a notamment des propriétés anti-cancer intéressantes. Plus de 1 200 études ont été réalisées ces dernières années. Si le CBD est très efficace, je reste toutefois sceptique sur l’opportunité d’isoler une seule molécule : on franchit très vite le pas de la synthèse et on s’éloigne de la plante et d’une action globale. Il est clair qu’aujourd’hui les entreprises pharmaceutiques tentent de rattraper le retard pris sur le cannabis. Et, d’une certaine façon, aussi longtemps que la plante reste interdite, c’est la situation idéale pour miser sur quelques molécules sans avoir à subir d’autres formes de concurrence.

Et en France, quelles sont les traditions autour de cette plante ?

M. S.-C. En France c’est la culture du chanvre – une variété de cannabis – qui est fort ancienne et a perduré avec plus ou moins d’intensité. Les fibres du chanvre ont été beaucoup utilisées pour la marine à voile. C’est aussi un matériau de construction toujours prisé : la chènevotte s’utilise par exemple en association avec la chaux pour l’isolation des maisons. Enfin, le chanvre a figuré dans la pharmacopée jusqu’au début des années 1950.

Un médicament, le Sativex, est autorisé depuis 2014, mais on ne peut pas le trouver en pharmacie. Comment s’explique selon vous ce blocage ?

M. S.-C. Là aussi, c’est une conséquence du marché de la prohibition. Au-delà du fait que l’Académie de médecine n’y est sans doute pas très favorable, les instances politiques n’arrivent pas à trouver un accord avec le laboratoire au sujet du prix de commercialisation. On parle de plusieurs centaines d’euros ! Le marché de la prohibition entretient des niveaux de prix élevés et, dans ce contexte, même avec une autorisation, les prix ne s’ajustent pas à la baisse. Pourtant, rien ne justifie des prix aussi élevés. Par ailleurs, je suis aussi dubitative sur sa présentation en spray, qui peut causer des irritations.

Pensez-vous qu’il faille nécessairement en passer par le médicament pour avoir recours au cannabis ?

M. S.-C. Non. La plante peut tout à fait être utilisée seule. Par ailleurs, qui, mieux que le patient, peut se rendre compte si l’effet recherché – moins de douleurs, etc. – est atteint ? J’insiste aussi sur le fait qu’il n’y a aucun problème de toxicité avec le cannabis – au pire, la personne risque de s’endormir. Contrairement à d’autres drogues comme le pavot, la coca, le cannabis ne contient aucun alcaloïde. En outre, pour éviter les effets nocifs de la fumée, mieux vaut aussi le prendre en vaporisation (il s’agit de chauffer la matière végétale de façon à la rendre volatile). Mais dans le contexte actuel d’interdiction, la difficulté est aussi de se procurer une plante de bonne qualité. Et c’est pour cela que je pense que l’on ne peut pas légaliser le marché du cannabis thérapeutique sans autoriser également le cannabis récréatif.

Pourquoi les deux sont-ils liés ?

M. S.-C. Quand c’est interdit, tout ce qui importe, c’est de se procurer la substance : on n’est pas exigeant sur la qualité. Par ailleurs, la prohibition a orienté vers une culture en intérieur et vers une espèce, Cannabis sativa subsp. indica, qui pousse très rapidement ; cette variété, certes, détend les muscles, mais, en ce qui concerne le mental, elle assomme. A contrario, la variété Cannabis sativa subsp. sativa est de moins en moins présente alors que ses propriétés sont plus intéressantes, notamment sur la psyché, car elle stimule la créativité, l’imaginaire.

Et comment peut-on organiser la légalisation ?

M. S.-C. En Allemagne, c’est une agence spéciale qui est en charge de la production et de la commercialisation. En Italie, ironie de l’histoire, c’est l’armée qui a reçu le droit de cultiver le cannabis... Il est clair qu’après une période de prohibition, passer à une légalisation totale n’est pas simple. Chaque pays essaye de mettre en place une organisation en fonction de son historique.

Que représente pour vous le cannabis ?

M. S.-C. Pour moi c’est une plante alliée, et amie. Comme pour le vin, j’ai appris à l’apprécier, à en reconnaître les subtilités... Elle m’est précieuse, car elle me remet en contact avec mon intuition. Elle m’a aussi aidé à soigner un cancer de la peau en utilisant en particulier l’huile de cannabis. Et si l’on se réfère à la définition de l’OMS pour décrire l’état de santé comme « un état de bien-être physique et mental », il est clair qu’elle a un vrai rôle thérapeutique.

Parcours

  • 1944 Naissance à Domme (Dordogne).
  • 1970 Part vivre au Canada, en Colombie-Britannique, où elle enseigne le français.
  • 1975 Revient en France après un tour du monde à bord du voilier construit en Alaska avec son compagnon.
  • 1978 Publication du livre Le Dossier vert d’une drogue douce, éd. Robert Laffont. Ouvrage coécrit avec son compagnon Hugo Verlomme.
  • 1978 Construction d’un chalet rustique au Canada.
  • 1985 Retour en France et parution du premier livre grand public sur la spiruline.
  • 1995 Attaquée en justice pour diffamation par un détracteur du cannabis.
  • 1996 Elle n’est condamnée qu’à un franc de dommages et intérêts.
  • 2000 Création de la maison d’édition Mama Éditions avec Tigrane Hadengue.
  • 2017 Hommage de la banque de semences hollandaise de cannabis Sensi Seeds avec le lancement d’une nouvelle variété baptisée «Michka».

Aller plus loin : Se soigner avec le cannabis, états des lieux, par Michka Seeliger-Chatelain & coll., éd. Mama Éditions, 213p., 9€ 

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