Franswa Tibere « Les Réunionnais redécouvrent enfin leur patrimoine végétal »

La trentaine venue, Franswa Tibere a décidé de renouer avec son héritage familial et de cultiver des plantes médicinales sur un lopin de terre à La Réunion. Comme ses aïeux avant lui, il élabore dans son alambic une huile essentielle de géranium délicate et thérapeutique. Un retour aux sources qui reflète le regain d’intérêt des Réunionnais pour les remèdes de leurs « tisaneurs ».


L’expression ancienne de tisaneur désigne les tradi-praticiens de La Réunion qui récoltent ou préparent des herbes médicinales afin d’élaborer des tisanes. Elle viendrait de l’époque, où parcourant les bois et les ravines, ils vendaient à la criée des « z’herbages » qu’ils avaient ramassés. Leur connaissance de la pharmacopée créole, parfois associée à des talents de guérisseur, s’appuie sur la transmission orale et un lexique particulier pour désigner les maux. Des méthodes précises encadrent la préparation des remèdes, liées à des croyances dont on ne connaît pas toujours l’origine. Ainsi, la règle impose parfois de n’utiliser dans les mélanges qu’un nombre impair de plantes. Historiquement, les premiers thérapeutes à disposer d’une réelle connaissance de la pharmacopée locale auraient été malgaches (aux XVIIe et XVIIIe siècle). Leurs savoir-faire se sont ensuite probablement enrichis des connaissances des esclaves arrivés d’Afrique ou d’Inde.

Rencontre avec Franswa Tibere, tisaneur à La Réunion

Plantes & SantéQu’est-ce qui vous a amené aux plantes médicinales et au lancement de votre activité, Zerbaz Nout’ Tradition ?

Franswa Tibere. Je suis issu d’une famille où l’on travaillait la terre. Mes parents étaient agriculteurs, mes grands-pères aussi. Je suis né dans les Hauts, une partie assez isolée de l’île, à une époque où il n’y avait ni pharmacie ni médecin. Ma mère était ce qu’on appelait à l’époque une matrone : autrement dit une sage-femme. La connaissance des plantes était encore bien présente dans les Hauts, car la pratique de cette tradition tenait les gens en vie. J’ai baigné dans cette ambiance et j’ai été soigné comme ça étant gamin. Il y avait une de mes grande-tantes qui a vécu centenaire, Tante Neri, chez qui l’île entière venait chercher des tisanes. Elle avait une paillotte, avec un petit foyer devant sur lequel elle préparait des décoctions et des tisanes. Toute la journée, les gens défilaient pour prendre telle ou telle infusion. J’allais aussi en forêt avec mes oncles et mes grands frères pour récupérer des plantes qui soignent. Leurs noms bizarres résonnaient à mes oreilles : bois cassant, bois d’osto, bois d’olive… C’était donc un univers que je connaissais, mais ce savoir sur les plantes ne m’a pas été transmis directement. J’ai dû m’y réintéresser plus tard, à l’âge adulte.

Quel a été le déclic ?

Le point de départ, c’est que j’ai été malade. Je suis retourné à la Réunion à 28 ans en 1985, après avoir vécu dix ans en Métropole et subi un accident grave. À la sortie de mon coma, quelque chose m’a dit : «Franswa, reviens au pays, il y a un bout de terre qui t’attend.» À mon retour, j’ai acheté un lopin de terre sur les Hauts de Saint-Paul. Parallèlement, souffrant de gros problèmes d’allergie auxquels les spécialistes n’apportaient pas de solution, j’ai cherché des réponses auprès des tisaneurs de l’île. La réponse, toute simple, je l’avais en fait sous mes pieds : le plantain. Ça a été un des points de départ de mon désir de retourner à la source : la connaissance des plantes. Un autre déclic important a été ma découverte de l’énorme pouvoir thérapeutique de l’huile essentielle de géranium.

Pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec le géranium, cette plante emblématique de La Réunion qui occupe maintenant une place centrale dans votre activité de tisaneur ?

Là où je vis, il y avait cette tradition de distillation de l’huile essentielle de géranium bourbon à destination de la parfumerie. On distille en grande majorité le bourbon, celui qui est le plus anciennement planté. En 1997, j’ai commencé à planter et à distiller du géranium comme mon père le faisait. Je connaissais le fonctionnement de l’alambic parce que mon père distillait, mon grand-père distillait… c’était donc une pratique connue, à laquelle je revenais. Mais alors que mon père vendait l’huile es-sentielle à une coopérative fournissant les parfumeurs de la ville de Grasse, j’ai vite compris le potentiel thérapeutique de la plante. Un jour, je me suis fait mordre par un chien à la cuisse devant un alambic et, n’ayant que ça sous la main, j’ai appliqué cette huile de géranium pure sur la plaie. Ça a eu un effet anesthésiant et cicatrisant très rapide. Ça m’a encouragé à approfondir mes recherches sur cette plante et à mettre au point une dizaine de formules pour soigner les plaies, les maux de gorge, les problèmes de mycose, etc. Aujourd’hui, je produis cette huile essentielle dans mon alambic, la transforme et la vends aux particuliers sur le marché que j’ai créé aux Terres de Saint-Gilles. J’en produis d’autres aussi, comme l’eucalyptus citronné ou le cryptomeria, cette plante japonaise arrivée à La Réunion dans les années 1950 et peu utilisée en Europe.

Vous avez entamé une démarche active pour devenir tisaneur et renouer avec un héritage aussi bien médicinal que culturel. Avez-vous le sentiment que cet héritage se perd ?

Une partie de ces connaissances médicinales s’est perdue dans les années 1970, avec la départementalisation et la « modernisation » de l’offre de santé. Beaucoup de Réunionnais ont été encouragés à délaisser ces traditions, y compris nos fruits et légumes, pour se tourner vers ce qui venait de métropole. Or, c’est un patrimoine culturel qu’on peut et qu’on doit vraiment valoriser aujourd’hui. Le géranium, par exemple, n’est presque plus produit à La Réunion, alors qu’il est connu pour sa qualité dans le monde entier et qu’il y a une demande croissante. On en distillait jusqu’à 160 tonnes par an, contre à peine une tonne aujourd’hui. Il faudrait miser sur le géranium, comme plante à parfum et plante médicinale à haute valeur ajoutée. Avec le développement de l’aromathérapie, le géranium de La Réunion pourrait vraiment redevenir emblématique de notre patrimoine, comme la lavande en Provence. Ça serait une belle démarche, que les Réunionnais prennent conscience de ce trésor : pour des raisons à la fois culturelles et économiques car c’est toute l’histoire des Hauts de l’île. De l’Ouest au Sud, beaucoup de monde en vivait.

 La relance de l’économie locale… par le géranium ?

L’étendue de La Réunion et sa topographie ne permettent pas une culture à l’échelle industrielle, évidemment, mais des formes de mécanisation sont possibles pour une partie de la récolte et de la distillation. Cela pourrait donner lieu à des petites unités de production qui seraient intéressantes pour assurer un complément de revenu aux familles, dans un contexte de fort chômage et de dépendance problématique au marché mondial de la canne à sucre. Il y a des gens qui continuent, qui aiment ça, qui croient dans cette plante. Ce type de diversification pourrait booster l’île, même touristiquement parlant. Faire l’impasse sur le géranium, ce serait dommage, pour l’histoire de l’île, pour la mémoire de l’île, et pour l’avenir de l’île. Un nombre important d’autres plantes médicinales pourraient aussi être mises en valeur, d’autant qu’on constate un regain d’intérêt localement.

Comment expliquer ce renouveau ?

Une des raisons, c’est que la nature nous y a en quelque sorte amenés. Quand le virus du chikungunya est arrivé pour la première fois à La Réunion, en 2004-2006, il nous a montré la fragilité de l’être humain et nous a incités à chercher des outils de défense dans nos mémoires et notre patrimoine. C’était un cauchemar : dans les Bas de l’île, où les moustiques pullulaient, les gens souffraient beaucoup. Près de 40 % de la population a été touchée. On a vu de grands hommes costauds tomber comme des mouches à cause d’un simple moustique. Ça a été un rappel à l’ordre, un encouragement à ne pas oublier nos méthodes d’antan et à préserver nos connaissances, à les transmettre. Les familles se sont mises à expérimenter, à chercher, à se passer des conseils : elles ont redécouvert les vertus de plantes telles que le lantanier, l’eucalyptus, l’ambaville, les fleurs jaunes… On s’est aussi mis à utiliser le noni, qui pousse à La Réunion, mais qu’on n’utilisait pas jusqu’alors, à utiliser le zamal pour les douleurs... Les gens ont tout essayé dans tous les sens, parce que c’était atroce ce qu’ils vivaient. Le naturel qui avait été chassé est revenu au galop.

Vous avez pris une part active dans ces « expérimentations » ?

Oui, j’ai par exemple travaillé pendant six mois avec des médecins qui m’envoyaient certains de leurs patients mal en point pour voir si je pouvais aider. J’ai eu de bons résultats sur le chikungunya. J’ai notamment le souvenir de ce patient que ces deux médecins m’avaient confié après quinze jours d’interruption de travail, ou de cet autre qui était arrivé chez moi sans pouvoir marcher... Les plantes et les huiles essentielles donnaient des résultats qui surprenaient les plus sceptiques. On s’échangeait même des informations entre différents départements ultra-marins et j’étais parfois amené à expédier des tisanes en Martinique ou en Guadeloupe, elles aussi en proie au chikungunya. Heureusement, cet épisode est passé, mais il y a eu encore des séquelles des années après,et les plantes se sont de nouveau révélées utiles.

La médecine conventionnelle et par les plantes cohabitent donc facilement à La Réunion ?

C’est vraiment du cas par cas, mais sur ces questions de tradition, les gens ont leur mot à dire. Quand la pharmacie conventionnelle n’arrive plus à satisfaire un besoin ou à répondre à une demande, il est plus que légitime que les gens aillent chercher là où ils veulent des choses pour se soigner. Il ne faut pas mettre de barrières légales. Les Réunionnais sont assez tenaces pour que cette tradition persiste, qu’elle soit connue et reconnue.

Vous évoquiez d’autres départements d’Outre-Mer : pensez-vous que ce renouveau puisse concerner d’autres régions ultra-marines ?

Je reviens justement d’un colloque en Guyane sur les plantes médicinales, qui réunissait des gens des Dom, des Tom et des Pom. Guyane, Réunion, Guadeloupe, Martinique… ce qui est évident, c’est que les Outre-Mer abritent dans leurs écosystèmes une très grande diversité de plantes, notamment médicinales. Au carrefour de traditions diverses, l’Asie, l’Europe, l’Afrique ou l’Amérique du Sud, il y a là des ressources, des savoirs et savoir-faire transmis depuis des générations et arrivés à nous aujourd’hui, qu’il ne faut surtout pas laisser disparaître.

 

Son parcours

1957 Naissance à La Réunion (Saint-Paul).
1975 Rejoint l’Europe et vit quelques années en France
(à Tarbes).
1981 À la suite d’un grave accident, il reste une semaine dans le coma.
1985 Retour définitif à La Réunion.
1987 Achète une dizaine d’hectares de terres dans les Hauts de Saint-Paul. Il commence à produire des huiles essentielles de géranium, puis d’autres plantes.
2004 Arrivée du chikungunya à La Réunion.
2005-2006 Collaboration avec deux médecins pour la prise en charge de patients atteints du virus.
2016  Participe à un colloque international sur les plantes aromatiques et médicinales d’Outre-mer à Cayenne (Guyane).

 


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