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Les vrais risques de la maladie de Lyme sont méconnus

Les associations de patients dénoncent depuis longtemps le déni dont font preuve les autorités face à la maladie de Lyme. La chercheuse Valérie Obsomer dénonce quant à elle, chiffres à l’appui, l’ampleur du danger lié à cette pathologie. Spécialiste des maladies transmises par les insectes, elle gère l’enquête européenne Tekentiques afin d’identifier les environnements et les activités à risque.


Plantes & Santé Vous pilotez une étude européenne pluridisciplinaire sur la maladie de Lyme. Cartographie des populations de tiques et des borrélies (bactéries responsables de la maladie), meilleure connaissance des symptômes… Y a-t-il urgence à entreprendre de telles recherches ?

Valérie ObsomerJe travaille depuis quinze ans sur les maladies à vecteur. Or, quand je me suis intéressée aux tiques il y a quatre ans, j’ai constaté qu’il n’y avait pratiquement aucune information précise, par exemple sur les espèces de tiques présentes en Belgique ou en France. Selon les espèces, les borrélies transmises sont différentes, ainsi que les symptômes qu’elles provoquent, plutôt arthritiques ou neurologiques, etc. Face à l’augmentation de la prévalence de la maladie de Lyme, les autorités font appel à des experts, mais ces derniers, certes très pointus dans leur domaine, ne peuvent pas s’appuyer sur des chiffres réels.

P & S Quel état des lieux avez-vous pu établir ?

V. O.J’ai déjà recueilli 4 000 données et j’ai d’abord étudié celles concernant la Belgique. J’ai dénombré quatorze espèces de tiques dont deux ont un impact sur la santé humaine : Ixodes ricinus et Ixodes hexagonus. On les retrouve sur tous les animaux vertébrés, mais la première mord notamment des oiseaux, ce qui entraîne une circulation à grande échelle de la maladie. La seconde se retrouve dans les terriers, mordant les hérissons dans les jardins, en ville, d’où la présence de tiques en milieu urbain. En Belgique, 10 % des tiques sont infectées par des borrélies, et cela monte jusqu’à 45 % à certains endroits. Dans l’enquête, les participants signalent une augmentation des populations de tiques à partir des années 1990. Localement, cette prolifération est parfois toute récente. C’est donc un phénomène en évolution, et ce partout en Europe.

P & S Les données concernant les malades sont-elles plus accessibles ?

V. O.J’ai constaté de grosses lacunes sur les données de santé car on se base sur des tests sanguins qui détectent une minorité de cas de maladie de Lyme. Avec le Pr Perronne (chef de service en infectiologie à l’hôpital universitaire Raymond Poincaré de Garches, ndlr), nous nous apprêtons à publier un article scientifique dans lequel nous estimons le nombre de nouveaux cas à un million par an en Europe. C’est bien plus que les chiffres officiels (85 000 cas sont rapportés chaque année, ndlr).

P & S Comment expliquez-vous l’explosion du nombre de tiques en Europe ? Les changements climatiques sont-ils l’une des causes ?

V. O. Les tiques qui, à moins de 7 °C, sont inactives se rencontrent de plus en plus en altitude à cause du réchauffement climatique. Mais ce n’est pas la seule raison : il y a l’hypothèse des changements de type de végétation, celle des tiques devenues plus résistantes ou encore l’augmentation des populations de cervidés et de sangliers qui peuvent porter jusqu’à 1 000 tiques adultes sur leur corps. Pour ma part, je pense que cette explosion du nombre de tiques est surtout liée à un déséquilibre entre les espèces hôtes : certaines espèces résistantes comme les lapins voient leur population chuter, tandis que d’autres animaux invasifs sont moins résistants et permettent aux tiques de proliférer.

P & S Que faut-il savoir pour s’en protéger ?

V. O.Les tiques se présentent sous la forme de larves, de nymphes et d’adultes. Les premières sont peu infectées, contrairement aux deux autres qui contiennent beaucoup de pathogènes. Les plus dangereuses sont les nymphes car elles sont infectées et tellement petites qu’on ne les voit pas. Le public ne sait pas toujours que les tiques se déplacent sur le corps avant de mordre ; elles ont en effet une préférence pour les parties chaudes et humides. D’après mon enquête, 35 % des morsures peuvent passer inaperçues car elles sont localisées sous les cheveux, dans le dos, sur les parties génitales… Les tiques hébergent de nombreuses maladies et certaines se transmettent très vite dès la piqûre car les virus, parasites et autres bactéries responsables se trouvent dans les glandes salivaires – c’est le cas de l’encéphalite à tiques présente en Alsace – contrairement aux borrélies, souvent localisées dans leur ventre. Le message doit changer : au lieu de dire au public qu’il faut retirer les tiques en urgence, il est essentiel de viser à réduire le nombre de morsures par l’emploi de répulsifs et il faut avoir une meilleure connaissance des zones et écosystèmes à risque, comme les espaces riches en fougères par exemple.

P & S Quelles sont les populations les plus à risque ?

V. O.Les scouts et les forestiers restent les groupes les plus à risque. La région flamande, au vu du nombre élevé de cas de borréliose dans son personnel, équipe depuis cette année ses forestiers avec des vêtements imprégnés de perméthrine, un pesticide efficace contre les tiques. Mais se protéger avec des répulsifs chimiques n’est pas une solution durable. J’ai donc réuni un groupe de travail avec lequel nous voulons tester les différents répulsifs naturels.

P & S Faut-il se protéger uniquement dans la nature ?

V. O. D’après mon enquête, 32 % des personnes signalent des morsures dans leur jardin. Mon travail a aussi montré une forte propagation des tiques en Belgique, dans les écoles situées près des forêts. Pour vérifier si un espace vert est fortement infesté, on peut employer la technique du drapeau : il s’agit de traîner un drap sur le sol et de vérifier la présence ou non de tiques. Sur ces petites surfaces, il faut couper l’herbe, traiter les chiens, éviter de ramener des bûches ramassées en forêt… Aux Pays-Bas sont créées des zones sèches entre les espaces naturels et les jardins.

P & S Comment le corps médical a-t-il réagi aux résultats de vos recherches ?

V. O. Globalement, mon étude ne les a pas enthousiasmés car elle n’établit pas de lien de cause à effet. Cependant, je collabore avec des thérapeutes afin d’étudier les traitements qui marchent le mieux. En France, les médecins de Chronimed (groupe qui travaille sur les maladies chroniques, ndlr) approfondissent ces questions. 

Valérie Obsomer est bioingénieur docteur en sciences agronomiques spécialisée dans l’analyse des risques environnementaux. Spécialiste depuis une quinzaine d’années en épidémiologie, analyse spatiale et cartographie des insectes transmetteurs de maladies (paludisme, filariose, leishmaniose viscérale et Lyme), elle a travaillé au sein de projets internationaux pour l’université de Greenwich, la Columbia University et la Commission européenne. Elle est à l’origine de l’enquête sur la prévalence de la maladie de Lyme en Europe.

La prévention, une priorité

En forêt, pour éviter les morsures de tiques, portez des vêtements couvrants, surtout au niveau des jambes. Restez sur les sentiers tracés. Ne vous asseyez pas directement dans l’herbe ou sur des bûches. Lors d’un pique-nique, utilisez un drap blanc pour voir si des insectes courent dessus. Dans son livre, « La maladie de Lyme - Prévention, diagnostic, solutions », Françoise Heitz propose des répulsifs comme l’association de lavande officinale ou de lavandin super et de géranium Bourbon. 

 

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