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Quand la fleur
tombe du fusil

Peinture d’Alfred Herter : départ au front des soldats français en 1914.

Aux XIXe et XXe siècles, lors des conflits qui ont secoué l’Europe, soldats et réfugiés n’étaient pas les seuls à prendre la route vers l’inconnu. Les plantes ont aussi voyagé, notamment au cours de la Première Guerre mondiale dont on commémore cette année le centenaire de l’Armistice.

On les appelle « obsidionales ». Ce terme, qui fait partie du vocabulaire militaire et signifie « relatif au siège », s’applique aussi aux plantes qui ont tiré parti des mouvements de troupes pour coloniser de nouveaux territoires. C’est après la guerre franco-allemande de 1870 que des botanistes font pour la première fois mention de telles plantes, lorsqu’ils découvrent des végétaux venus d’ailleurs après le siège de Paris.

Le sujet est méconnu et peu étudié, mais François Vernier lui a consacré un ouvrage, Plantes obsidionales. Il nous emmène en Lorraine, région propice puisqu’elle a connu des conflits récurrents et la présence d’armées de nombreux pays aux XIXe et XXe siècles. Le phénomène de ces plantes voyageant aux côtés des troupes y est donc d’autant plus prégnant.

Des graines sous les semelles 

Les plantes ont accompagné les déplacements militaires grâce aux animaux, aux soldats et aux jardins de guerre, ces derniers ayant une vocation à la fois alimentaire et médicinale. Les chevaux et les ânes transportaient des graines dans leur pelage ou sous leurs sabots, comme les soldats dans les plis de leurs vêtements ou sous leurs semelles.

Le fourrage destiné aux bêtes, le bourrage des paillasses, le transport de vivres et les engins de guerre eux-mêmes permettaient la circulation de nombreuses semences. François Vernier précise d’ailleurs que les armées américaines faisaient venir tout le fourrage de leurs bêtes des États-Unis, car ils n’avaient pas confiance dans les foins locaux. Il est aussi arrivé que des voies ferroviaires nouvellement créées favorisent la dissémination de plantes.

Les botanistes qui s’intéressent à ces végétaux voyageurs se font souvent historiens de guerre. Leur but : certifier que la présence d’une plante est bien due au passage de telle ou telle troupe. À ce titre, l’histoire de la glycérie striée est évocatrice. Glyceria striatal, poacée américaine (ancienne famille des graminées), a révélé sa présence...

en 2000 dans une forêt lorraine.

Du Mexique à la France

Elle a été découverte par le botaniste Nicolas Georges à la suite des bouleversements causés par l’ouragan Lothar, en 1999. Mais comment cette plante native d’Amérique du Nord et du Mexique est-elle arrivée dans le nord-est de la France ? Probablement à cause du passage dans la région et du stationnement de plusieurs divisions américaines en 1917, lors de la Première Guerre mondiale.

Nicolas Georges suppose que les graines de glycéries se sont alors retrouvées enfouies dans le sol, mises en état de dormance, et que le « labourage » causé par l’ouragan Lothar, plus de quatre-vingts ans plus tard, les a « réveillées ». Un scénario probable quand on sait que les graines ont une grande capacité à rester en sommeil en attendant que des conditions favorables leur permettent de germer. Lothar ayant fait place nette, la glycérie a enfin pu pousser et s’étendre sur ce nouveau territoire.

On trouve aussi des châtaigniers dans les Vosges lorraines, bien loin de leur aire de répartition habituelle. Pourquoi ? Des réservistes corses, positionnés à Saint-Dié-des-Vosges et dans les alentours dès septembre 1914, recevaient des colis de leur famille contenant de belles châtaignes… qu’ils semèrent ensuite volontairement. Au milieu des combats et de la mort, des soldats ont ainsi tenté de conserver la vie.

Des plantes globe-trotteuses

Le géranium des prés, Geranium pratense, a, lui, emprunté la voie ferroviaire pour voyager d’Allemagne vers la France. L’armée germanique a beaucoup utilisé le train pour acheminer matériel et soldats lors des guerres de 1870 et de 1914-1918. On retrouve donc le géranium le long des voies ferrées de la Meuse, depuis lesquelles il s’est un peu étendu.

Il est également arrivé que des soldats venus combattre en France remportent chez eux des plantes voyageuses. C’est le cas de l’épervière de Bauhin, Pilosella piloselloides subsp. bauhinii. Originaire d’Europe centrale, cette dernière est arrivée dans l’Hexagone à la faveur des conflits. On la trouve aujourd’hui en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Probablement s’est-elle accrochée aux bottes et aux paquetages des Alliés, jusqu’à les suivre lors de leur retour au pays.

Un site Natura 2000

Enfin, l’histoire de l’armérie à tige allongée, Armeria vulgaris, que l’on trouve aujourd’hui à Bitche, en Moselle, montre comment les sols meurtris par la guerre peuvent renaître et porter de nouveau la vie. Cette plante des pelouses sablonneuses du nord de l’Allemagne est sans doute arrivée à Bitche lors du siège de la ville, en 1870-1871. Une garnison prussienne – restée sur place jusqu’en 1918 – y créa un champ de tir et de manœuvres. Pour cela, elle déboisa et occupa de nombreux terrains.

Lors de la Première Guerre mondiale, 30 % de la forêt lorraine ont été mitraillés. Elle garde encore les stigmates des combats acharnés que se sont livrés les hommes au milieu des arbres : éclats d’obus, restes de fils de fer barbelés et nombreuses munitions sont toujours fichés dans l’écorce et le bois tendre. Les morceaux de métal, parfois recouverts de verdure ou intégrés dans la croissance des arbres, constituent aujourd’hui un danger pour les bûcherons et leurs machines. De même, l’oxyde ferreux noircit le bois et en diminue la valeur.

En martyrisant régulièrement la surface du sol, cette armée a créé, sans le vouloir, un espace naturel propice à certaines espèces végétales. Aujourd’hui, une partie de l’ex-champ de manœuvres est même entrée dans le réseau Natura 2000. Au sein de cette communauté végétale, on trouve l’armérie à tige allongée, immigrée involontaire, à présent protégée au niveau national. Les plantes obsidionales ont fait un beau pied de nez aux armées qu’elles accompagnaient : sur leurs sentiers de douleur, elles ont semé la vie.

Aller plus loin : nous recommandons l’excellent livre de François Vernier, Plantes obsidionales, l’étonnante histoire des plantes propagées par les armées (éd. Vent d’Est).

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