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Quand la Chine était accro à l'opium

Papaver somniferum

Aux États-Unis, le scandale des médicaments opioïdes défraye actuellement la chronique avec des milliers de personnes devenues dépendantes. Or, dans la première moitié du XIXe siècle, l'opium fit aussi l'objet d'un trafic intense, impliquant la Chine. Retour sur ces événements au cours desquels on oublia les propriétés curatives du pavot.

Tout avait pourtant bien commencé : avec une fleur. Une papavéracée annuelle blanc violacé, le pavot somnifère. À la fois aliment, fourrage, oléagineux, Papaver somniferum se laisse vite, dès l'Antiquité, découvrir sous son jour le plus heureux. Son fruit vert, incisé, exsude un latex blanc aux propriétés curatives, au sens où il pulvérise la douleur mieux que n'importe quelle autre substance naturelle. Mais ce dernier a aussi des effets ­tripants, c'est l'opium.

Le résultat de grandes expéditions

Le pavot a voyagé d'ouest en est, à l'inverse de bon nombre de plantes communes. Les Arabes l'emmènent dans leurs croisades. D'abord en Perse, en Inde, et de là, il arrive en Chine, où il est mentionné dans des ouvrages du VIIIe siècle. Et où on l'expérimente de nombreuses façons. Mangé ou bu, moulu, bouilli, mêlé à du miel, à du gingembre, du ginseng, de la réglisse, du vinaigre, de la prune noire, de la farine de riz ou du champignon chenille, il est utilisé pour soigner diarrhée, dysenterie, arthrite, diabète, malaria, toux et douleur. Au XIe siècle, il est reconnu comme source de plaisir, en particulier sexuel. « L'opium était censé aider à maîtriser l'éjaculation, ce qui permettait […] au sperme de se retirer pour aller nourrir le cerveau masculin », d'après le médecin Li Shizhen, un des pères de la phytothérapie chinoise au XVIe et cité par la sinologue Julia Lovell dans La guerre de l'opium. À l'époque, l'idée plaît à l'élite. Au point que l'ingestion d'opium comme ­aphrodisiaque connaît un boom entre les XIve et XVIIe siècles. Les promesses viriles du pavot suscitent des vocations : des cuisiniers le font sauter au wok. Des médecins l'intègrent dans une panacée dite dorée, indiquée contre la rage de dents et l'excès d'activité sexuelle. Dans The Social Life of Opium in China, de Zheng Yangwen, on apprend qu'il faut mélanger l'opium à « du bézoard, de la nacre, du camphre de Bornéo, du musc, de la corne de rhinocéros, d'antilope, du cachou, du cinabre, de l'ambre, du calambac, de la racine d'aucklandia, du bois de santal blanc » ; le tout devant être « plaqué or, puis réduit en poudre, transformé en pilules par adjonction de lait de femme et, pour...

finir, avalé avec du jus de poire. » Une seule prise à la fois recommandent, sobrement, les manuels de pharmacologie !

Invention de la morphine

C'est en 1817 que la molécule de morphine est isolée de l'opium, le latex du pavot somnifère. Son découvreur, un pharmacien allemand, Friedrich Wilhelm Adam Sertürner, en décrit les effets, après des expériences menées sur un chien, sur ses amis et sur lui-même. Il découvre ainsi la molécule que l'on va par la suite extraire pour son usage thérapeutique. Aujourd'hui, on distingue les opiacés naturels (morphine, codéine, thébaïne, papavéraldine, narcotine) et les semi-naturels (héroïne, oxycodone, hydrocodone). Certaines de ces molécules se retrouvent dans les médicaments qui provoquent le scandale aux États-Unis. En effet, ces traitements opiacés prescrits au départ pour leurs propriétés analgésiques réduisant les perceptions sensorielles, sont désormais à l'origine de l'addiction de milliers de personnes et de 300 000 morts par overdose en vingt ans.

Un commerce illicite très lucratif

Les nantis chinois se mettent à le fumer au milieu du XVIIe siècle. « Fumer l'opium était une activité dispendieuse, convenant à celui qui souhaitait montrer qu'il jetait l'argent par les fenêtres », commente Julia Lovell. L'attirail connu – longue pipe ouvragée, aiguille, lampe et position allongée –, se répand au XVIIIe siècle. C'est là que d'autres événements entrent en scène. Au XVIIIe siècle, les Britanniques, eux, sont accros au thé mais aussi à la soie, à la porcelaine et au bois laqué, qu'ils achètent massivement à l'Empire céleste via leur East India Company. Or, les Mandchous au pouvoir refusent non seulement toute relation diplomatique, mais aussi les cotonnades de Manchester, préférant les lingots d'argent.

Résultat : la balance commerciale de la ­Couronne choit dans le rouge. L'idée, pour la rétablir, sera donc de vendre l'opium aux autochtones. Après tout, ils l'apprécient, cet opiacé ! Au point que l'empereur de Chine en interdit la vente en 1729… Qu'importe, l'East India Company se lance dans l'illicite. Elle soutient la culture du pavot et la production d'opium en Inde. Elle vend les cargaisons à Calcutta à des marchands privés, qui se chargent de les faire transporter jusqu'à une île au large de Canton. Là, l'opium est récupéré par un réseau de contrebandiers qui le transporte dans les fumeries, les salons de thé et les bordels, à la barbe des officiels chinois achetés à coups de pot-de-vin. Ensuite, l'argent de l'opium repart, par jeu de transfert, vers l'East India Company qui l'utilise pour acheter… du thé. Un deal so british, qui fait se redresser la balance commerciale de la Couronne dès les années 1820. Les importations d'opium dépassent 30 000 caisses par an en 1838, puis 180 000 en 1886. Parallèlement, la culture du pavot se développe en Chine. Les prix baissant, l'opium descend dans l'échelle sociale et vers 1850-1860, les pauvres imitent les riches. Après plusieurs édits anti-opium sans effet et des soi-disant courses-poursuites en bateau, les Qing, constatant une fuite d'argent des caisses impériales, prennent la chose plus au sérieux, bien qu'elle reste sur le moment un épiphénomène, comme le souligne Xavier Paulès dans L'opium, une passion chinoise (1750-1950). L'empereur envoie néanmoins à Canton un haut fonctionnaire, Lin Zexu, « Ciel Clair », qui, en 1839, fait arrêter des dizaines de milliers de personnes et saisir 20 000 caisses d'opium. Vexés par ce manque criant de diplomatie, les Britanniques envoient leur armada. C'est le début des deux guerres de l'opium, durant lesquelles la Grande-­Bretagne, aidée bientôt par la France, écrase l'armée chinoise, marquant le début de ce que la Chine considérera comme « le siècle de l'humiliation ».

Le conflit se solde en 1860 par des traités dits inégaux. Car non seulement l'opium est légalisé, mais les Occidentaux ouvrent des dizaines de comptoirs en Chine, cèdent ­Hongkong aux ­Britanniques, autorisent les missions chrétiennes et l'acquisition, par les ­Occidentaux, de propriétés foncières avec moins de 2,5 % de taxes… Bref, ils embarquent une Chine affaiblie dans le tourbillon de ­l'ouverture au commerce international. Quant à l'opium, il voit son image se dégrader auprès des Chinois. Associé au souvenir ­cuisant des guerres par l'élite, il est transformé par le régime communiste en élément rhétorique fondateur du nationalisme anti-impérialiste occidental.

Aller plus loin

  • La guerre de l'opium, Julia Lovell, Buchet Chastel, 2017.
  • L'opium, une passion chinoise (1750-1950), Xavier Paulès, Payot, 2011.
  • The social life of opium in China, Zheng Yangwen, Cambridge University Press, 2005.
  • Le pavot et l'homme, origines géographiques et premières diffusions d'un cultivar, Pierre-Arnaud Chouvy, Annales de géographie, 2001.
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