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Mont-Dauphin : Un village historique à la croisée des génies

Mont-Dauphin

Les apothicaires militaires ont laissé en héritage une importante littérature sur les plantes alimentaires et médicinales. Mont-Dauphin, enclave fortifiée perchée dans les Hautes-Alpes, a décidé de se réapproprier son histoire en développant une filière locale autour de ce patrimoine.

Un plateau isolé, à 1000 mètres d’altitude. Dans les Hautes-Alpes, entre le Queyras et la frontière italienne, la place forte de Mont-Dauphin domine la vallée de la Durance. C’est ici qu’en 1693, Louis XIV fit construire par son génie militaire Vauban cette enclave censée protéger le royaume des armées du duc de Savoie, de l’autre côté des Alpes. Cet endroit de convergence géographique et historique accueille désormais un projet ethnobotanique de grande ampleur. Sous la houlette de la municipalité, il vise à réhabiliter les plantes historiques de ce lieu si particulier et à leur redonner une place dans la filière agricole locale.

Le projet est en fait une conséquence du classement de Mont-Dauphin au patrimoine mondial de l’Unesco, en 2008, comme onze autres sites érigés par Vauban. «Mont-Dauphin est une petite commune, [167 habitants, ndlr] y compris dans le réseau des onze sites classés de Vauban, mais c’est la plus ambitieuse. Pour répondre à l’Unesco qui demande un projet culturel, j’ai proposé de valoriser les plantes alimentaires, tinctoriales et médicinales de cette place forte du XVIIIe siècle », commente le maire Gilbert Fiorletta. L’enjeu est aussi de redonner une identité propre à cette commune surtout connue pour son passé militaire.

Ainsi, depuis 2010, un jardin fleurit au cœur des fortifications. Emmanuel Borel, le jardinier, y cultive des variétés anciennes oubliées, parfois disparues, respectant cette volonté de recoller à l’histoire. Car dès sa construction, le bâtiment militaire a possédé un jardin potager et médicinal. À défaut de soigner les blessures de guerre, puisqu’il n’y eut jamais aucun combat, les médecins militaires expérimentèrent divers traitements pour traiter les maladies vénériennes comme la syphilis, qui bénéficièrent aussi bien aux soldats qu’aux civils. Le chirurgien Joseph Charmeil se fit par exemple connaître en soulageant les...

personnes atteintes d’épilepsie. Herborisant dans les montagnes alentour, il constata que le suc de gaillet blanc (Galium album) était efficace contre ce mal.

Malheureusement, de toutes ces trouvailles le temps a érodé la trace. Si les apothicaires militaires recensèrent consciencieusement au fil des années les fournitures et drogues qu’ils employaient, il ne reste guère d’inventaire sur les plantes cultivées. Toutefois, grâce au Conservatoire botanique national alpin de Gap, des variétés utilisées sous Louis XIV ont pu être sauvées et replantées.

Une dynamique qui fait des émules

Mais il fallait aller plus loin, ancrer ce site remarquable dans un terroir plus large. D’où l’étude ethnobotanique commandée par le Conseil municipal. Aline Mercan et Pauline Mayer, de l’association Jardins du Monde Montagnes, ont passé quatre mois à enregistrer les récits de personnes-ressources. Leur enquête souligne le mélange d’influences que connaît la zone. «On retrouve de nombreuses plantes avec des noms différents mais aussi des usages particuliers. Le nom donné à la sauge des prés, bon’omo, dans les piémonts, est retrouvé dans la vallée d’Aoste, alors qu’ailleurs elle s’appelle prudomo ou poerd’omo. Tous ces termes signifient que la plante est bonne », explique Aline Mercan, médecin anthropologue. Les deux scientifiques se sont penchées sur la liste des plantes fournies par les apothicaires officiant au XVIIIe siècle dans l’hôpital. Parmi les nombreuses espèces tropicales très prisées à l’époque, plusieurs plantes communes (pivoine, plantain, valériane...) y ont toute leur place.

L’étude a aussi permis d’identifier une dizaine d’espèces de légumes anciens, dont certains sont à nouveau cultivés. Plusieurs agriculteurs font pousser la pomme de terre du Queyras, marque labellisée par le Parc naturel régional éponyme. Dans la vallée, on trouve du pain de seigle ancien. Il en va de même pour les plantes médicinales qui intéressent les tisaniers de la région. Certaines plantes qui ne faisaient pas partie des habitudes locales commencent à y entrer. Ainsi en va-t-il du carvi.

Pour Aline Mercan, « ce type de projet trouve un écho important car il rejoint une préoccupation agronomique ». En témoigne le programme mis en place en 2014 avec l’Institut Vavilov, en Russie (spécialiste de la génétique des semences) et le Centre régional de botanique appliquée de Lyon, qui vise à ramener en France des espèces disparues. En tissant un nouveau réseau d’utilisation de plantes anciennes, la dynamique initiée à Mont-Dauphin prospère. Le village se retrouve ainsi à la croisée de nouveaux chemins. Végétaux, cette fois-ci.

Organiser le renouveau

Pour réussir son projet de réintroduction de variétés anciennes, la mairie de Mont-Dauphin s’est appuyée sur l’expertise du Centre régional de botanique appliquée. Sa vocation ? Organiser un réseau pour favoriser la dispersion d’espèces anciennes. Ce réseau repose sur des agriculteurs « adoptants » qui acceptent de cultiver les variétés en question. Les jardiniers peuvent aussi participer. Ce premier pas franchi, il est ensuite possible de mettre en place une filière entière qui permettra à ces légumes de parvenir jusqu’aux étals des marchés. Plusieurs variétés anciennes de cardon, chicorée, courges, haricot, laitue, melon, navet, piment, poireau, poirée, poivron ont ainsi déjà été reproduites. Pour sa part, Mont-Dauphin est à l’origine d’un réseau autour du blé et de haricots originaires de la commune.

Des plantes remises au goût du jour

Les recherches ethnobotaniques permettent de faire sortir de l’ombre des plantes et leurs usages anciens. Voici quelques exemples dans la région de Mont-Dauphin. – La cerise mahaleb, appelée parfois baie de Sainte-Lucie ou « pétafouère » (un nom aussi attribué à l’argousier), est connue pour traiter la diarrhée. Dans la région, de nombreuses familles préparent leur liqueur de « pétafouire » (appellation locale), une spécialité qu’une entreprise locale d’eaux-de-vie va bientôt ajouter à son catalogue. – On n’a pas retrouvé d’utilisation typique du carvi, ou cumin des prés, bien qu’il pousse en grande quantité à Mont-Dauphin. Mais son goût est en train de reconquérir le cœur des restaurateurs. – La pomme de Risoul, du nom de la commune voisine de Mont-Dauphin, était considérée comme perdue. Mais l’étude ethnobotanique a permis de découvrir qu’un producteur du village possède un beau verger de cette variété, qui trouve facilement sa place au menu des initiés.

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