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Le conquistador des pharmacopées amérindiennes

Extrait du Codex De la Cruz-Badiano

En 1570, le médecin espagnol Francisco Hernández s’embarque pour l’Amérique. Sa mission : étudier les plantes médicinales utilisées par les Indiens dans les colonies de la Couronne. Sept années durant, il interroge les herboristes locaux, accumulant notes et illustrations. Avec cette question lancinante : comment distinguer ce qui relève du médical et des rites indigènes ?

Le 11 janvier 1570, le roi d’Espagne Philippe II signe des instructions organisant le départ aux Indes occidentales de son premier médecin, Francisco Hernández. Bien que peu connue, cette expédition scientifique est sans doute la première du genre. Commanditée et financée par la monarchie espagnole, elle n’est pas destinée à mettre sous tutelle un territoire, mais à produire un livre. Cette conquête de savoirs s’inscrit dans une vaste entreprise de connaissance impulsée par la Couronne espagnole dans les années 1570. Durant cette décennie, des documents d’un genre particulier sont en effet distribués : des questionnaires. Leur objectif : décrire l’ensemble des territoires, des personnes et des choses sur lesquels s’exerce l’autorité du roi. Tous ces questionnaires comportent des rubriques consacrées aux plantes médicinales et aux maladies. Pourquoi donc Hernández est-il chargé d’étudier ces mêmes thèmes en Amérique ?

Une première raison a trait aux critiques qui, depuis Las Casas, condamnent la colonisation espagnole de l’Amérique. Elles trouvent une confirmation brutale dans la mortalité des Indiens. Et sont prolongées, aux Indes occidentales, par de nombreux mouvements de révolte. Pour faire face à cette situation, la monarchie décide de connaître davantage ces terres si lointaines, afin d’y faire appliquer plus efficacement les lois « protégeant » les Indiens. La chute démographique compromet en effet tout le projet espagnol en Amérique et, de ce point de vue, la recherche sur les pratiques de soin indigènes constitue un enjeu crucial.

Une deuxième raison est que, depuis le début du XVIe siècle, les Espagnols ont connu en Amérique des remèdes qu’ils jugent capables de concurrencer les épices venues d’Orient. Le gaïac, le baume d’Hispaniola, la zarzaparrilla, la racine de Michoacán, mais aussi le tabac ou le cacao sont commercialisés à Séville tout au long du XVIe siècle. Toutefois, l’idée s’impose dans les années 1560 que la pharmacopée du Nouveau Monde est mal connue, en dépit de sa potentielle utilité commerciale. Du voyage de Hernández, Philippe II n’attend donc pas seulement des récits aptes à satisfaire sa curiosité : il veut disposer d’un ouvrage pratique sur les pharmacopées amérindiennes, à diffuser aussi bien aux Indes qu’en Europe.

Une troisième raison, enfin, est que la recherche de médicaments s’accommode mal de la distance. Ceux qui répondent aux questionnaires, par exemple, rapportent en général des informations soit trop précises pour les Espagnols de péninsule (une liste de noms en nahuatl), soit trop imprécises (« il y a beaucoup de plantes dans cette province »). Le plus souvent, les personnes qui ont recueilli ces données n’ont aucune formation médicale, et il n’est pas rare qu’ils les aient obtenues de deuxième, voire de troisième main. Or, la connaissance de la pharmacopée exige un travail de terrain. Observer les plantes, expérimenter leurs vertus, interroger les Indiens : c’est autour de ces trois pôles que Hernández mène son expédition.

Fatigue, faim, morsures de serpent

S’il peut compter sur le savoir-faire qu’ont...

acquis en ces matières certains missionnaires, en particulier le franciscain Bernardino de Sahagún, Hernández est aussi obligé d’improviser. Ainsi, l’expédition qui devait durer cinq ans et couvrir toute l’Amérique, dure finalement sept ans et ne couvre que le centre du Mexique. Hernández, qui devait remettre un ouvrage pratique de pharmacopée, revient finalement avec une somme d’illustrations, de brouillons, de cartes et de notes. On y trouve en particulier un commentaire de Pline, une monumentale « Histoire naturelle de Nouvelle- Espagne » écrite en latin et en nahuatl, ainsi que des Antiquités consacrées aux coutumes et à la religion des Indiens du Mexique.

Pourquoi Hernández ne s’est-il pas contenté d’écrire un traité sur les médicaments ? La réponse tient aux innombrables difficultés qu’il a rencontrées lors de ses pérégrinations. Entre 1571 et 1574, le médecin parcourt plusieurs régions couvrant trois aires linguistiques (nahuatl, huaxtèque, tarasque). Durant ses déplacements, il est accompagné de toute une équipe, composée de peintres (les tlacuilos) et d’herboristes indigènes, d’interprètes ou encore de serviteurs employés à porter le matériel. Malgré ces aides, il doit affronter la fatigue, la faim, les morsures de serpent ainsi que les variations du climat et de l’altitude. Son corps est encore éprouvé par l’expérience directe des remèdes qu’il observe, touche, sent et goûte, parfois au péril de sa vie. À cet égard, l’assistance de ses accompagnateurs est limitée, voire piégeuse. Tout d’abord parce que Hernández, qui ne maîtrise le nahuatl qu’à son retour à Mexico en 1574, est dépendant du travail d’interprètes qui lui mentent à plusieurs reprises. Ensuite parce que les Indiens interrogés mentent eux aussi, ou bien restent silencieux.

Comme les missionnaires, Hernández façonne une technique de l’aveu dans le but d’obtenir les témoignages. Cette attention au langage le conduit à apprendre le nahuatl, tandis que le contact avec cette langue l’oblige progressivement à remettre en cause les certitudes qu’il avait acquises sur les bancs de la faculté à Alcalá de Henares. Comme la majorité des naturalistes européens de la Renaissance, il y a appris à aborder les plantes à la manière des Anciens (Pline, Dioscoride, Théophraste). L’approche dominante consiste alors à distinguer les herbes, les arbustes et les arbres, et à regrouper les plantes en fonction de leurs  propriétés médicinales. Mais en apprenant le nahuatl, Hernández découvre une langue qui, en plus de désigner les choses, offre un moyen puissant pour les classer.
Lui qui devait rédiger un texte pratique sur les médicaments a finalement rendu une œuvre encyclopédique en nahuatl. Il y a ajouté un livre sur les rites et l’histoire des Indiens dans lequel réside aussi l’intérêt de cette expédition.

Les plantes médicinales que Hernández vient étudier au Mexique ne sont pas que des végétaux possédant des propriétés thérapeutiques ; elles sont déjà des connaissances. Le savoir sur le remède implique un savoir précis non seulement sur les plantes médicinales (partie utilisée, mode d’extraction, dosages, etc.), mais aussi sur le corps, sur la santé, sur l’origine des maladies. Ce savoir est indissociable de la pratique des guérisseurs mexica, les titici.

Une leçon amère

Hernández, qui veut étudier les plantes américaines, doit connaître tout cela. Les arbres qu’il voit dans les forêts du Mexique gagnent en réalité à mesure qu’il se familiarise avec l’organisation sociale et la pensée de ses interlocuteurs. Il décide donc de décrire la vie des Indiens parce que, dit-il, « cela n’est pas si éloigné » de son travail sur les médicaments, et il finit par adopter leur langue pour classer les plantes. Hernández conserve cependant ses préjugés quant aux superstitions des Indiens. S’il décrit leurs rites, c’est aussi pour mieux les écarter du précieux savoir qu’il est venu recueillir. La conquête des connaissances s’organise autour de cette tension : s’approcher le plus possible, par l’expérience, de la réalité des usages et, dans le même temps, les soumettre à un constant processus de sélection. À son retour en Espagne, le texte d’Hernández est enfermé à double tour à l’Escorial. De cette œuvre immense, Philippe II n’a souhaité conserver qu’un résumé, écrit par un autre médecin que Hernández. Après d’innombrables péripéties, ce résumé est publié à Rome au milieu du XVIIe siècle, tandis que deux décennies plus tard, en 1671, les manuscrits originaux brûlent à l’Escorial.

Les Indiens meurent, les manuscrits brûlent, les savoirs disparaissent. Par son déroulement, l’expédition de Hernández dispense une leçon amère sur le progrès des connaissances et sur les tensions qui, depuis le XVIe siècle, ont accompagné l’émergence de disciplines telles que l’ethnopharmacologie.

Le spectre de la disparition

Hernández quitta le Mexique en 1577, peu après avoir assisté à une terrible épidémie de cocoliztle (sans doute une fièvre hémorragique). De cet épisode particulièrement meurtrier, il tirait la conclusion suivante : « Il serait impossible de réparer cette perte de savoirs, y compris au bout de nombreuses années, parce qu’ont péri lors de cette dernière peste de nombreux médecins et peintres indiens. » Tout au long de l’expédition, Hernández est hanté par ce spectre de la disparition. Il pose des questions afin de recueillir la parole des derniers Mexicas avant que leur monde ne s’éteigne, et afin de soigner celles et ceux – indigènes et non-indigènes – qui leur survivront. Mais, dans ses effets, la question posée contribue elle aussi à cette disparition de savoirs. Parce que, jamais totalement étrangère aux préjugés de Hernández ou aux impératifs de la conversion, elle traque les survivances des rites et des « idolâtries ». Parce que, par son seul procédé, elle instille dans la pensée des questionnés de nouvelles conceptions de la maladie et du remède, du bon et du mauvais, du bien et du mal, qui les forcent à se déprendre en partie de leur rapport au monde. Comme l’affirmait en 1580, un dominicain chargé de répondre à un questionnaire, « nous croyons savoir que les Indiens, dans le passé, connaissaient beaucoup d’herbes utilisables en médecine, en raison des soins très étranges qu’on les a vus pratiquer. Mais au jour d’aujourd’hui, nous pensons qu’ils en connaissent peu, et la cause en est que, comme les missionnaires voyaient que les Indiens pratiquaient et mêlaient de nombreuses superstitions à leurs soins et médecines, pour les ôter, ils ont ôté tout le reste ».

Un système de classement des végétaux d’avant-garde

En nahuatl, le nom des plantes associe en général un radical à un préfixe. Le radical coyoli, par exemple, que l’on pourrait traduire par « palmier », apparaît dans le nom de plusieurs plantes telles que quauhcoyoli, icpactecoyoli ou icpaccoyoli. Pour chacune de ces plantes, le préfixe insiste sur un caractère particulier : icpac, au-dessus ; quahuitl, forêt, etc. Le mode de désignation binaire employé par les Mexicas est donc analogue à la détermination des plantes en genre et en espèce. Cette approche, qui ne se fixe en Europe qu’au tournant du XVIe siècle, fascine tellement Hernández qu’il décide d’employer les noms en nahuatl pour classer son « Histoire naturelle de Nouvelle-Espagne ».

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