« Le potentiel des plantes médicinales reste énorme »

Le rapport publié en mai 2017 par les jardins royaux de Kew, au Royaume-Uni, sur l’état des plantes dans le monde, recense 28 000 plantes médicinales couramment utilisées sur la planète. Monique Simmonds, directrice adjointe des sciences de Kew revient sur cette évolution de la recherche sur les plantes médicinales, qui reste très porteuse.


Vous êtes spécialiste des plantes médicinales depuis de nombreuses années, n’est-ce pas ?

J’ai 40 ans d’expérience sur la chimie des plantes, en particulier des médicinales. J’ai réalisé de nombreuses études botaniques en travaillant avec les communautés, d’un côté, et sur le développement de médicaments, d’un autre côté. Je fais partie du comité de la pharmacopée anglaise. Je préside aussi le groupe de conseil responsable de la production des monographies [étude spécifique d’une espèce qui décrit la plante, ses usages et sa transformation en médicament] de plantes au Département de la Santé et je fais partie d’un groupe similaire à Hong Kong.

 

On découvre dans le rapport annuel auquel vous avez participé que 28 187 plantes sont utilisées comme médicinales. Et pourtant seulement 4 478 font l’objet d’une publication académique, comment l’expliquez-vous ?

Les 28 187 plantes répertoriées dans notre rapport proviennent de différentes archives. Cela inclut entre autres les listes des pharmacopées, les informations des autorités gouvernementales sur le commerce des plantes médicinales, et certains articles scientifiques.

En revanche, les 4 478 espèces correspondent en fait aux plantes contenues dans les pharmacopées, qui sont donc validées par des publications réglementaires. Pour chaque plante, il existe une monographie sur laquelle on s’appuie pour autoriser sa commercialisation. Les autres espèces recensées sont bien utilisées pour leurs vertus, mais ne sont pas couvertes par une pharmacopée. C’est d’ailleurs le cas dans de nombreux pays.

En Afrique, par exemple, il y a plus d’un millier de plantes utilisées traditionnellement en tant que remèdes. En revanche, elles ne sont pas transformées en médicaments, car il y a très peu de monographies réalisées et aucun organisme de régulation, ni de contrôle de qualité encadrant la commercialisation. Mettre en place une telle régulation, avec un cadre juridique, coûte cher et nécessite des infrastructures.

 

On entend souvent dire qu’en réalité peu de plantes utilisées traditionnellement contiennent des molécules actives intéressantes pour fabriquer des médicaments. Ces chiffres pourraient-ils conforter cette opinion ?

Non, on ne peut pas dire ça. Il est évident qu’il y a bien plus de plantes qui ont une valeur que celles contenues dans les pharmacopées légales, même en Europe. Le fait qu’une plante fasse partie d’une pharmacopée s’explique par son usage important dans le temps et par les travaux scientifiques publiés. Cela ne signifie pas forcément qu’elle est plus active et plus intéressante pour un médicament.

Mais il y a une question de temps aussi. Réaliser une monographie prend énormément de temps. Tout comme mettre un médicament sur le marché. Cela peut prendre dix à vingt ans.

Le nombre de monographie augmente cependant. Et c’est très bien : il est important que les pharmacopées couvrent plus de plantes, car cela signifie qu’il y a un contrôle de la qualité. Cet aspect est important, il faut pouvoir vérifier que l’on utilise la bonne espèce. En France, les pharmacies peuvent aider à la vérification des espèces – ce n’est pas le cas partout en Europe. Le contrôle de la qualité est d’autant plus important qu’on voit le nombre de plantes utilisées et de personnes qui les utilisent augmenter en Europe.

 

À quoi voyez-vous que l’intérêt pour les plantes médicinales augmente ?

Il y a une véritable tendance de retour à la nature depuis les années 1980. C’est assez cyclique d’ailleurs. Les gens s’intéressent à des formes alternatives de médecine. Cela n’a pas forcément à voir avec l’effort scientifique, mais cela a pu influencer les travaux scientifiques. Le meilleur exemple est la Chine, où la demande augmente énormément ces dernières années. Le gouvernement a décidé à la fin de l’année dernière de rendre la médecine traditionnelle chinoise et la médecine plus occidentale accessibles aux patients d’ici 2020. Ils pensent qu’il y a un réel bénéfice dans les deux systèmes de santé. Le gouvernement a investi beaucoup d’argent dans la recherche sur les plantes de la médecine traditionnelle chinoise. Et il suffit de regarder la littérature scientifique actuelle pour constater que les travaux sur ces plantes sont très nombreux. Il y a clairement beaucoup de scientifiques qui travaillent dessus.

 

Cet effort de recherche signifie-t-il qu’on découvre aussi de nouvelles plantes ?

Dans le rapport on parle de différentes plantes nouvellement identifiées en effet, mais il ne s’agit pas vraiment de plantes médicinales. Disons qu’il est trop tôt pour savoir si elles ont une utilité médicinale. Pour les espèces du genre Mucuna par exemple, les espèces que l’on connaît possèdent l’acide aminé L-Dopa [un précurseur de la dopamine] qui est intéressant pour traiter la maladie de Parkinson. Mais on ne sait pas encore si ces nouvelles espèces en possèdent. C’est une hypothèse inférée à partir des espèces déjà connues.

Après, il faut bien différencier deux choses : la recherche académique et celle des laboratoires pharmaceutiques. À Kew par exemple, nous passons beaucoup de temps à essayer d’expliquer l’usage traditionnel des plantes et comment on peut identifier les composants qui contribuent à telle ou telle activité, quelle qu’elle soit. Si on trouve un usage sur les rhumatismes, nous allons nous intéresser à l’activité anti-inflammatoire. Dans ce cas, nous ne sommes pas intéressés par de nouveaux composants. C’est très utile cependant, car cela permet d’indiquer, en fonction de leurs usages, quelles molécules les plantes devraient contenir.

Les compagnies pharmaceutiques recherchent au contraire la nouveauté. Si elles travaillent par exemple sur une nouvelle activité anti-inflammatoire, elles chercheront un nouveau composant pour lequel cette activité n’a encore jamais été démontrée. Elles se concentrent alors sur de nouvelles plantes et éviteront soigneusement celles dont on connaît déjà l’activité. En revanche, pour créer une ligne de produits qui sera utilisée comme anti-inflammatoire, il leur faudra démontrer ses qualités et tout ce qui se trouvera dans une monographie sera utile. Car, en Europe par exemple, pour pouvoir commercialiser un médicament issu d’une plante, il faut montrer qu’il y a un usage traditionnel sur 25-35 ans.

Aujourd’hui, les entreprises préfèrent regarder dans leurs propres collections pour trouver de nouveaux composants. En effet, depuis l’application du protocole de Nagoya, en 2010, il faut obtenir des autorisations pour récolter des échantillons et utiliser les plantes découvertes et cela peut être extrêmement compliqué. Dans de nombreux pays, il est très difficile d’obtenir ces permissions.

C’est un vrai problème pour la recherche, et ce serait dommage que cela empêche de travailler autour de plantes qui pourraient être bénéfiques aux humains. Je pense que ce que nous avons besoin de faire, c’est de s’assurer que les pays d’origine obtiennent de réels bénéfices, dans le sens qu’ils veulent, quant aux plantes que nous souhaitons utiliser. Cela permettrait de poursuivre la recherche. Bien sûr, les scientifiques doivent penser aussi à la protection de ces plantes pour éviter la surexploitation et la perte des espèces. De nos jours, certains y pensent, d’autres non. C’est pour cela qu’il est important de travailler avec différents chercheurs. Ainsi vous pouvez avoir un chimiste qui travaille à long terme avec un chercheur impliqué dans la conservation.

 

Est-ce que cela signifie que l’on n’utilise plus du tout l’ethnobotanique pour trouver de nouvelles molécules et de nouveaux usages des plantes ?

Nous continuons d’utiliser l’ethnobotanique, mais tant que l’on n’a pas l’accord des communautés concernées, nous ne collectons plus les informations ethnobotaniques comme cela se faisait beaucoup avant 1993, date du sommet de Rio. Cela a eu un impact fort sur la constitution de monographies. Il est vraiment plus difficile d’en faire. Par exemple, si vous travaillez en Europe sur les différentes plantes de la médecine indienne, cela demande beaucoup de temps et de travail avant d’obtenir la permission de récolter du matériel récent en Inde.

Certains pays ont réussi à s’organiser. Au Brésil, par exemple, alors qu’à une époque c’était vraiment dur d’y travailler, aujourd’hui le gouvernement a réalisé qu’il y avait un potentiel économique important. Ils essayent donc de faciliter ce travail. Il faut toujours obtenir le bon papier, mais comme beaucoup plus de personnes travaillent dans ce domaine, c’est beaucoup plus facile. La Chine aussi a reconnu ce potentiel, et il est possible d’exporter des échantillons pour réaliser des monographies.

Pour l’ethnobotanique, une autre problématique est liée aux financements des études. En Europe, très peu de fonds vont être accordés à des études qui tentent d’expliquer les usages traditionnels. Sauf si vous pouvez trouver quelque chose financé par un programme humanitaire, mais ce n’est souvent pas fait pour la science. C’est dommage, car comprendre le fonctionnement de ces molécules dans des organismes complexes comme les plantes, qui ont évolué durant des milliers d’années, nous permet d’être mieux à même de voir ce qui serait utile pour traiter la santé humaine. La production de ces composés a un objectif : certaines plantes le font pour se protéger d’une attaque d’insectes et elles impactent le système nerveux de ses insectes. Il faut vraiment comprendre cette production de molécules.

Pour une compagnie pharmaceutique qui va investir des millions dans le développement d’un produit, il faut quelque chose de nouveau. Cela implique même que lorsqu’on fait ce genre de recherche dans la recherche académique et qu’on trouve des principes actifs, il faut sérieusement se poser la question avant de mettre sa découverte dans le domaine public. Car une entreprise n’utilisera pas une recherche qui n’est pas protégée par un brevet. C’est arrivé avec les espèces du genre Mulberry, les chercheurs ont découvert la présence de sucres qui expliquaient l’usage de ces plantes pour traiter le diabète. Mais ce n’est jamais devenu un médicament, car les scientifiques ont mis dans le domaine public cette découverte. Une entreprise a besoin d’avoir un avantage compétitif sur le médicament qu’elles fabriquent, en retour sur son investissement. Elle doit donc en avoir la propriété intellectuelle. Et cela peut passer ensuite dans le domaine public, même si ces conditions dépendent des pays. Il y a un seul exemple de médicament qui ait été développé par des ONG, c’est l’anti-paludisme issu de l’Artemisia annua. Mais c’est parce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’avait décrété maladie négligée.

Cependant les compagnies ne ciblent pas toujours la recherche de nouvelles espèces pour la bonne raison que même si une espèce est nouvelle, si elle provient d’un genre que l’on connaît bien, il n’est pas certain que l’on identifie de nouveaux composés.

 

Justement, vous mettez en avant une nouvelle manière de trouver des composants intéressants, en ciblant les familles de plantes. Est-ce que cela ouvre un nouveau champ de recherche ?

Oui, on s’est rendu compte qu’aujourd’hui on possédait des familles avec un très fort taux de plantes médicinales. Cela est lié au fait qu’on les a beaucoup plus étudiées. Par exemple, dans la famille de la menthe, les lamiacées, vous allez avoir beaucoup de plantes médicinales dans ce groupe qu’ailleurs, 13,7 % de plantes médicinales. Il y a beaucoup d’usages différents, mais leur chimie est assez bien étudiée. Donc si vous voulez trouver quelque chose de nouveau, vos chances ne sont pas particulièrement grandes. En revanche, si vous êtes intéressé par un groupe d’alcaloïdes, vous devriez plutôt aller vers les groupes qui en possèdent, qui ont beaucoup d’espèces et que l’on connaît peu. Dans la famille des haricots, par exemple, les fabacées, la diversité des alcaloïdes est plus grande que ce que l’on pensait. Vous aurez donc plus de chances de trouver de la nouveauté. Certains groupes, comme les euphorbiacées, possèdent des composés qui n’ont pas été étudiés. On a trouvé que l’Euphorba hirta, qui sert traditionnellement à traiter les problèmes respiratoires contient un grand nombre de terpénoïdes. Il faut plus se tourner vers les composés. D’ailleurs, souvent, on découvre de nouveaux modes d’action ou composants sans découvrir de nouvelles plantes. Les plantes sont autour de nous depuis longtemps et on en trouve les bénéfices au fil du temps. C’est ça qui est excitant.

 

Propos recueillis par Claire Lecoeuvre

 


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