• Phytothérapie : les algues de Bretagne

Les algues de Bretagne

Quand on pense aux algues en Bre­tagne, on a souvent en tête les images des plages où elles s’accumulent en été. Sur place, on en a une vision bien différente : elles sont associées à d’anciennes traditions telles que le ramassage du goémon, ces algues brunes laissées sur les côtes par le retrait des marées, jadis utilisées comme combustible, comme engrais agricole ou pour fabriquer de la teinture d’iode. Mais surtout, et de plus en plus, les algues sont synonymes de recherches et d’industries de pointe, tournées vers le futur, et menées à l’international. La mer représente plus qu’un horizon quotidien en Bretagne : elle constitue une ressource précieuse, encore peu explorée pour ce qui est de sa flore.

Les algues sont les premiers organismes complexes apparus au cours de la formation de la Terre. On peut donc les considérer comme primitives, moins sophistiquées que les plantes terrestres. Mais comme ces dernières, elles sont capables de fabriquer de nombreuses substances pour s’adapter à leur milieu et se défendre : ainsi, on y cherche – et on y trouve – des molécules à usage médical, cosmétique, agricole, agro-alimentaire ou énergique. En l’occurrence, la société Agrimer-Agrocéan fabrique des ingrédients de cosmétologie ainsi que des produits finis, et dispose notamment de principes actifs qui aident à la synthèse du collagène. Pour l’agriculture, elle produit des bio-stimulants foliaires, de plus en plus utilisés en viticulture et en arboriculture comme alternative aux pesticides. En diététique enfin, la société propose aux industries pharmaceutiques toutes sortes d’algues réduites en poudre ou des extraits. Agrimer-Agrocéan est implantée à Plouguerneau, sur la côte nord du Finistère. « Les algues constituent une ressource pondéreuse », indique le président André Prigent pour justifier sa localisation. « Les cueilleurs, des saisonniers qui les récoltent à la main sur les côtes, n’arrachent pas les végétaux, et nous transformons les algues dans les vingt-quatre heures suivant leur cueillette. » Au total, la société qui a été créée dans les années 1990 emploie une cinquantaine de salariés.

Dans le même état d’esprit, de nombreuses autres entreprises de biotechnologie misent dorénavant sur la valorisation des algues : on en compte environ cinquante installées en terre bretonne, qui emploient un millier de personnes.

La pêche aux brevets

La société Algues et Mer a également été créée en 1994. Elle est basée sur l’île d’Ouessant, le territoire le plus occidental de la France métropolitaine. Spécialisée dans l’extraction d’actifs naturels à partir du goémon local et d’algues cultivées, elle s’est tournée vers les compléments alimentaires depuis 2005, parallèlement à la cosmétologie. Les scientifiques d’Algues et Mer ont notamment découvert qu’un extrait de goémon noir (Ascophyllum nodosum) retardait l’arrivée de diabète de type 2 chez les personnes prédisposées : ses phlorotannins, polyphénols spécifiques des algues, inhibent les enzymes de digestion de l’amidon et agissent ainsi comme s’ils réduisaient l’index glycémique des repas.

Algues et Mer commercialise également une molécule bactéricide et fongicide, extraite d’une algue rouge, le harpon de Neptune (Asparagopsis ar­mata) : elle peut être employée comme conservateur à la place des parabènes, mais aussi comme antipelliculaire ou anti-acné. Pour cette société, comme pour toutes celles qui recherchent des actifs dans la flore maritime, les découvertes donnent souvent lieu à des brevets, désormais des centaines dans ce secteur. Car c’est aussi pour cela que les biotechnologies s’intéressent aux algues : lorsqu’une substance intéressante est décelée, on peut en garder l’exclusivité pendant vingt ans.


Garde-fous et incertitudes

Grâce au satellite, on peut estimer les prairies d’algues des côtes bretonnes à 10 millions de tonnes. On en prélève moins de 100 000 chaque année : même si la ressource est a priori sous-exploitée, la demande sans cesse croissante nécessite d’imposer des garde-fous à la cueillette. À l’heure actuelle, celle-ci est réalisée à la fois en pleine mer, par une flottille composée d’une trentaine de bateaux, mais aussi à pied, par plusieurs centaines de personnes pour lesquelles il s’agit généralement d’un complé­ment de revenu : « Nous sommes en train de structurer la profession, notamment les cueilleurs à pied dont on ne connaît pas le nombre exact, mais qui étaient 2 000 il y a trente ans », précise Christine Bodeau, présidente de la Chambre syndicale des algues et des végétaux marins. Un guide des bonnes pratiques est en cours de rédaction. De plus, la demande peut finir par dépasser les possibilités de récolte au sein des peuplements sauvages, d’où le passage à la culture d’algues : aujourd’hui, elles représentent moins de 1 % de la production française.

Enfin, ces activités biotechnologiques demandent d’importants investissements. Or les incertitudes actuelles du point de vue macroéconomique ont brusquement opacifié la visibilité du futur. Autrement dit, il est urgent de prendre son temps ! Car on a besoin d’en savoir un peu plus sur tous ces aspects, écologiques, économiques et même sociologiques. C’est l’objet d’un grand projet, nommé Idealg, qui développera dès 2012 des outils destinés à valoriser les algues dans le respect de l’environnement. Il est intéressant de noter qu’il figure parmi les cinq lauréats d’un appel à projets lancé par le gouvernement français dans le cadre de l’action Santé et Biotechnologies. Idealg, qui sera doté de 10 millions d’euros sur dix ans, prouve que l’on croit au potentiel de ces ressources marines au plus haut niveau !

Cet été, en nous promenant sur les plages, nous ne regarderons plus les algues de la même manière.