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Lucile Cornet-Vernet  :
« La tisane d’Artemisia ne coûte pratiquement rien et peut guérir le palu »

Lucile Cornet-Vernet

Chaque année, le paludisme tue environ 438 000 personnes, et les cas de résistance aux médicaments se multiplient. Convaincue de l’efficacité curative de l’armoise annuelle contre cette maladie, Lucile Cornet-Vernet a fondé La Maison de l’Artemisia, une association qui mène des recherches et vient en aide aux habitants, d’Afrique notamment, en instaurant un réseau de centres de soins et de culture de la plante.

Plantes & Santé. Vous êtes orthodontiste à Paris. Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux vertus anti-paludiques de l’armoise ?

Lucile Cornet-Vernet. Il y a six ans, mes amis Sonia et Alexandre Poussin ont traversé l’Afrique à pied. Durant leur périple, ils ont connu deux crises de paludisme. La deuxième fois, en Éthiopie, ils ont atterri dans un petit dispensaire où il ne restait qu’une seule dose de quinine. Celle-ci a été donnée à Sonia, et les sœurs soignantes ont conseillé à son mari de prendre en tisane une plante « qui soigne le palu », l’Artemisia annua. Il a été remis sur pieds en 48 heures ! En en reparlant ensemble, on s’est dit qu’il fallait monter une association pour aider les Africains à cultiver cette plante. Je me suis donc entourée d’une équipe de scientifiques (médecins, chercheurs, agronomes, agriculteurs, ONG, bénévoles) pour montrer aux pouvoirs publics que quelque chose qui ne coûte pratiquement rien peut guérir.

Avez-vous facilement trouvé des appuis ?

De 2013 à 2015, j’ai lu la littérature sur l’armoise et rencontré des chercheurs travaillant dessus, principalement en Afrique. Je me suis rapidement rendu compte qu’on ne parviendrait pas à convaincre si nous ne faisions pas d’études cliniques aux standards internationaux, et ce même si son innocuité était déjà prouvée et sa consommation, autorisée dans les trois quarts du monde [mais pas en France, ndlr].

Après avoir rassemblé des fonds, je me suis mise en relation avec un formidable médecin congolais qui avait déjà travaillé pour l’OMS, Jérôme Munyangi. Ensemble, nous avons réalisé six études cliniques sur l’Artemisia annua, qui vient de Chine, et sur l’Artemisia afra, issue des hauts plateaux de l’Est de l’Afrique. Ces études, dont la publication est imminente, montrent que ces deux plantes contiennent au moins une vingtaine de molécules antimalariennes. C’est cette synergie qui fait que toutes deux soignent plus rapidement et plus efficacement le paludisme que le traitement actuel, à base d’artémisinine. Dans un village, en quatre mois, cette cure naturelle divise par trois le nombre de personnes touchées par la maladie.

La première Maison de l’Artemisia a ouvert en 2014 au Sénégal. On en compte 37 aujourd’hui dans le monde. Comment fonctionnent-elles ?

En réfléchissant à ce qui pourrait être fait en Afrique, j’ai vite compris qu’il faudrait enseigner la culture de cette plante – qui n’est pas facile –, mais aussi la thérapeutique, car le paludisme est une maladie grave. Dans les Maisons de l’Artemisia, les gens viennent se former au sein du jardin médicinal pour pouvoir cultiver eux-mêmes leur armoise, ou acheter de la tisane et se soigner correctement grâce à un médecin, pharmacien, tradipraticien ou chef de village présent sur place.

Nous sommes aujourd’hui implantés dans 17 pays, principalement en Afrique puisque c’est là que vivent 90 % des personnes touchées par la maladie. Toutes les maisons et les différents acteurs fonctionnent en réseau, liés par une charte de bonnes pratiques qui stipule que nous cultivons l’Artemisia en permaculture, biologique et durable, et que la répartition des bénéfices est équitable. Cet engagement éthique nous lie tous. Je mets un point d’honneur à travailler avec des personnes de confiance, car au bout d’un an ou deux, les maisons deviennent autonomes – même si on envoie régulièrement des stagiaires sur place pour donner un coup de main.

Vous bénéficiez à présent de nombreux soutiens locaux. Comment expliquer ce succès ?

En Afrique, un médicament sur deux est contrefait (il ne contient pas de principe actif), et le premier des faux médicaments vendus est celui contre le paludisme. Ensuite, il y a la question du prix : dans une famille pauvre avec quatre enfants, le traitement allopathique annuel revient à un mois et demi de salaire. Et je ne vous parle pas des aléas d’acheminement des produits, des ruptures de stock régulières, ni de l’altération des comprimés restés des mois dans la chaleur…

Recourir à une plante très efficace qui pousse dans son jardin, c’est quand même plus facile ! D’autant que les gens ont l’habitude de boire des tisanes : 86 % des Africains ne se soignent qu’avec des plantes. On entre donc vraiment dans des manières de faire traditionnelles. Pour autant, il faut savoir que l’on est complètement en marge du traitement officiel.

C’est une position délicate…

Jusqu’en 2012, l’OMS conseillait plutôt la tisane d’Artemisia annua. Mais, depuis, il y a eu un revirement gigantesque : l’Organisation déconseille son utilisation par principe de précaution. On se heurte donc, dans chaque pays, à cette nouvelle position de l’OMS. Et de grandes associations internationales ne peuvent pas travailler avec nous, car il leur est impossible de prendre le contre-pied. Dernièrement, l’OMS a dit que c’était plutôt une question de posologie. Mais ne recommande toujours pas l’Artemisia pour autant… En France, on doit faire face à un lobby pharmaceutique – celui-là même à l’origine de l’interdiction de l’Artemisia annua, et qui propage ses idées ailleurs.

Pensez-vous qu’un accord sera trouvé autour de ce traitement naturel de la malaria ?

Aujourd’hui, on commence à introduire l’Artémisa dans les pays anglophones. On s’implante progressivement en Amérique du Sud et en Asie, donc les choses sont bien engagées. On est petits, mais on est très efficaces et agiles. Depuis 2015, nos plantations ont produit 2,6 millions de traitements : ce sont autant de personnes qui ont été soignées par l’Artemisia, qui stoppe le phénomène de développement du parasite à l’origine du palu. C’est une goutte d’eau, mais on a bon espoir !

Je suis même très optimiste pour la suite, car le traitement répond à toutes les exigences d’aujourd’hui au niveau médical : il est sûr, hyper efficace et polythérapeutique. Il n’induit pas de résistances et permet aux gens de se soigner à moindres frais et de manière sécurisée. Il contribue au développement d’un petit business local en faisant travailler les femmes. Tous les ingrédients sont là pour que cette démarche fasse tache d’huile dans toute l’Afrique. Maintenant ce n’est qu’une question de temps, mais il faut que ça s’accélère, car pendant ce temps-là, des millions de personnes meurent.

Biographie de Lucile Cornet-Vernet

1997 Diplômée en chirurgie dentiste spécialisée en orthodontie.

2003 Alexandre Poussin, son ami, guérit du paludisme en Éthiopie après avoir avalé une tisane d’armoise.

2012 Crée l’association la Maison de l’Artemisia.

Depuis 2013 Présidente de l’Institut Sylva, unité de recherches sur la permaculture.

2014 Ouverture de la première Maison de l’Artemisia au Sénégal, où l’on se forme et cultive en permaculture.

Octobre 2018 Sortie de son livre Artemisia, une plante pour éradiquer le paludisme, éd. Actes Sud.

Pour les voyageurs aussi

L’Artemisia peut aussi être conseillée en prévention si vous devez voyager dans une zone infestée. À partir des recherches en cours menées par l’équipe de Lucile Cornet-Vernet, une posologie préventive a été établie : la veille du départ, commencez par une tisane (5 g de plante en entier par litre), puis une fois sur place, prenez-en tous les jours un demi-litre. Continuez pendant une semaine en revenant.

Trois ans après le prix Nobel

En octobre 2015, la Chinoise Youyou Tu recevait le prix Nobel de médecine pour avoir isolé l’artémisine, le principe actif contenu dans les médicaments antipaludiques. Mais, selon Lucile Cornet-Vernet et son équipe, ce « focus » s’est fait au détriment de l’action thérapeutique de l’Artemisia annua en entier, alors qu’il n’y a pas que l’artémisinine qui soigne dans cette plante… Pour preuve, l’Artemisia afra n’en contient pas alors qu’elle soigne très bien le paludisme elle aussi.

Dans les années 1970, Youyou Tu avait aussi étudié l’Artemisia annua en tisane et en poudre. Ses études, traduites en anglais, démontraient que la plante fonctionnait mieux que la Chloroquine, le traitement officiel d’alors. Mais à l’époque, Mao ne voulait pas entendre parler de médecine à base de plantes ; il lui fallait impérativement un comprimé et une molécule à « l’occidental ».

Aller plus loin : l’association de Lucile Cornet-Vernet fait aussi appel aux dons. En savoir plus sur www.maison-artemisia.org et à travers le documentaire Malaria Business de France Ô.

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