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À Madagascar, les tradipraticiens enfin reconnus?

À Madagascar - les tradipraticiens

Depuis les années 2010, l’État malgache a intégré dans son système national de santé la médecine traditionnelle. Son objectif : renforcer la couverture sanitaire du pays, encore très précaire, mais aussi recadrer des pratiques de soins ésotériques. Mais quelle place est finalement laissée aux tradipraticiens dans ce nouveau champ médical ?

En 2010, le Ministère de la santé malgache créa, sur le modèle des hôpitaux chinois, les premiers services de médecine traditionnelle dans les hôpitaux publics de la capitale, Tananarive, et des grandes villes du pays. Au sein de ces nouveaux services, ce sont les médecins d’État qui prescrivent désormais des médicaments à base de plantes, enregistrés par l’Agence du médicament de la capitale, tandis que les tradipraticiens reconnus officiellement voient leur champ d’action considérablement réduit au sein des structures publiques. Jusqu’alors, les guérisseurs pratiquaient à leur domicile de manière informelle, souvent dans la crainte d’être accusés de sorcellerie ou de «charlatanisme» et emprisonnés.

En communication avec les esprits de la nature et des ancêtres, les guérisseurs issus des cultes autochtones répondent non seulement à des questions de santé, mais également aux multiples formes des malheurs de la vie par des pratiques magico-religieuses et la fabrication de remèdes ou de charmes à base de plantes. Par cette réforme du système de santé, l’État a tenté de dissocier clairement le champ de la médecine traditionnelle de celui de la religion.

Subordonnés aux médecins

Ce double processus de reconnaissance et de contrôle des guérisseurs a commencé dès 2002, sous l’impulsion de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec la création d’une Association nationale des tradipraticiens malgaches, affiliée au Service de la pharmacopée et de la médecine traditionnelle du Ministère de la santé. Depuis cette date, les guérisseurs sont tenus de se présenter auprès de ce service pour s’y faire recenser et adhérer à l’association nationale. C’est, depuis 2007, la condition pour l’exercice légal de la profession à Madagascar. Les tradipraticiens doivent également fournir tous les mois aux représentants du ministère un rapport écrit de leurs activités auprès des patients (symptômes, diagnostic établi, traitement, recette du remède à base de plantes...). Ce contrôle satisfait les médecins en leur permettant de maintenir leur ascendant professionnel sur des guérisseurs, qu’ils jugent indignes de leur niveau intellectuel. Mais cette subordination déplaît aux guérisseurs. « Ce n’est pas le Ministère de la santé, mon maître, ce sont mes esprits !», déclare Christine, guérisseuse exerçant dans la banlieue de la capitale. Si bien que peu d’entre eux acceptent en réalité de se soumettre à ce devoir, ne rendant presque jamais de rapports d’activité.

En redéfinissant le...

«guérisseur en communication avec les esprits» en «tradipraticien de santé », dépendant des autorités, ces dernières ont normalisé son pouvoir, rationalisé son savoir et différencié ses tâches professionnelles. « Le charlatan affirme pouvoir tout soigner! Le vrai tradipraticien, lui, a des compétences pour une maladie déterminée », nous explique le directeur de cabinet du Ministre de la santé. En niant les pouvoirs religieux revendiqués par les guérisseurs, mais également leurs compétences à prescrire sans danger des plantes médicinales, les autorités médicales ont considérablement restreint leur périmètre d’action, aujourd’hui limité à des techniques manuelles pour trois pathologies déterminées : celui du soin des fractures par massages et cataplasmes de plantes, des piqûres d’insectes et des brûlures par application de leur salive. Au-delà de ces trois pathologies, les tradipraticiens doivent théoriquement renvoyer leurs patients vers le médecin.

« Ils n’auront plus besoin de nous »

Mécontents d’être cantonnés à ce rôle, les tradipraticiens dénoncent une instrumentalisation par l’État. « Les gens ne veulent pas aller dans les centres de santé et les médecins n’ont pas beaucoup de patients, alors ils veulent qu’on leur donne les nôtres et qu’on leur fasse de la pub ! », déplore un guérisseur de Tananarive. Il est vrai que ce que les autorités médicales ont ôté aux guérisseurs, ils l’ont donné aux médecins publics, leur donnant de fait le monopole de l’exercice de la médecine traditionnelle. Pour accompagner ce transfert de compétences, l’État malgache a d’ailleurs créé en 2006 un enseignement en médecine traditionnelle d’une durée de deux ans à l’attention des médecins diplômés d’État désirant se spécialiser. Au terme de la première année, les médecins peuvent opter pour le Master professionnel, les destinant à exercer la médecine traditionnelle au sein des services hospitaliers, ou le master de recherche sur les plantes médicinales en vue de l’élaboration des médicaments à base de plantes. « Ces médecins spécialisés vont travailler avec les tradipraticiens et recueillir leurs savoirs pour développer les recherches sur les plantes malgaches », affirme la directrice des pharmacies des laboratoires et de la médecine traditionnelle.

Le pouvoir d’établir le diagnostic et de prescrire le traitement à base de plantes revient, donc, aux médecins, qui dirigent éventuellement vers un tradipraticien pour les trois pathologies citées. Ces derniers dénoncent pourtant une collaboration asymétrique, affirmant que les médecins ne dirigent presque jamais leurs patients vers eux: «Ils veulent seulement nos savoirs sur les plantes et, après, ils n’auront plus besoin de nous», nous explique l’un d’entre eux. D’autres véhiculent des rumeurs selon lesquelles l’État aurait augmenté les emprisonnements de tradipraticiens recensés pour avoir continué de pratiquer la médecine traditionnelle comme ils le faisaient avant la réforme. Pour toutes ces raisons, la plupart des guérisseurs sont méfiants à l’égard des autorités, et refusent de se faire recenser, préférant exercer hors des structures publiques.

Du côté des patients, l’accueil est mitigé. Ceux qui avaient l’habitude de consulter le guérisseur continuent de se rendre au domicile de ce dernier, sans passer par le médecin. Quant aux patients urbains, souvent chrétiens et issus des couches moyennes de la société, ils commencent à prendre des médicaments à base de plantes et sont moins réticents à consulter un guérisseur. Même si, effet pervers, leur intégration au sein du système de santé a pour effet d’augmenter considérablement le coût des pratiques et des remèdes issus de la médecine traditionnelle.

Chronologie
2002 : Stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle pour les années
2002-2005 et création de l’Association nationale des tradipraticiens malgaches.
2003 : Déclaration de politique nationale de médecine traditionnelle à Madagascar.
2006 : Intégration des médicaments à base de plantes dans les structures de santé publique et création d’une filière en médecine traditionnelle pour les médecins.
2007 : Reconnaissance de l’exercice de la médecine traditionnelle à Madagascar.
2010 : Création des premiers services hospitaliers de médecine traditionnelle à Madagascar.

La part sacrée du soin

La médecine traditionnelle malgache a toujours évolué dans un contexte magico-religieux. Le devin-guérisseur, en communication avec les esprits, établit le diagnostic à partir de trois sources de désordre : le châtiment des ancêtres, les agressions des esprits de la nature ou les attaques de sorcellerie. Les esprits zanahary, avec lesquels le guérisseur est en communication, lui enseignent le traitement, qu’il s’agisse de rituels d’exorcisme, de sacrifices ou de remèdes à base de plantes. Ces derniers peuvent être bus, utilisés en friction, portés ou déposés à des endroits spécifiques. L’efficacité des plantes est réputée dépendre du lieu de récolte (alentours de tombeaux, sites sacrés), et des modalités rituelles de cueillette ou de préparation, censées « réveiller » les esprits et garantir leur charge de hasina, la force sacrée d’origine divine.

26 AMM accordées

Pour obtenir le statut de médicaments à base de plantes, les laboratoires doivent fournir des monographies de plantes, avec la preuve d’un usage traditionnel d’une durée d’au moins vingt ans. Cette Autorisation de mise sur le marché (AMM) dite allégée est complétée par un programme de pharmacovigilance de trois ans. Au total, vingt-six AMM ont été accordées, concernant aussi bien les maladies respiratoires, les calculs rénaux que les produits fortifiants, utilisés notamment dans les services d’oncologie. On y retrouve l’Aloe macroclada, la pervenche et le katrafay

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