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Véganisme et nature, ouvrons le débat !

véganisme

Plantes & Santé Le mouvement vegan considère l’élevage et le carnisme – le fait de manger des animaux – comme une domination de l’homme sur l’animal. Qu’en pensez-vous ?
Pierre-Étienne Rault
Le véganisme est un courant de pensée qui comporte une dimension philosophique et qui consiste à refuser toute forme d’exploitation animale. Cela implique le fait de ne pas manger de produits animaux (chair, produits laitiers, oeufs), mais aussi de ne pas porter de fourrure, de laine, de cuir, et même de s’abstenir de manger du miel ou de visiter des parcs zoologiques. Moi, j’élève des animaux, mais je ne me considère pas du tout dans un rapport de domination avec eux. Je « vis » avec eux. C’est, pour moi, une manière d’habiter le territoire. Nos sociétés modernes sont « déterritorialisées ». Je veux dire par là qu’elles n’ont plus de lien intime avec le territoire où elles vivent, ce qui induit à mes yeux une faillite du jugement, dont découle le véganisme.

P & S Pourtant, dans l’argumentaire vegan, la question de l’environnement est importante. Être vegan serait aussi être « écolo ».
P.-É. R.
Pour moi, ce mouvement est au contraire le symptôme d’un lien perdu avec la nature. J’estime que si l’on peut manger vegan ou végétarien partout dans le monde, c’est parce que l’économie est globalisée : on trouve de tout, partout. Le véganisme encourage une certaine forme d’agroindustrie par ses revendications. Regardez tous les produits vegan ; les fausses viandes et « faux-mages » qui sortent dans le commerce chaque jour… Sans parler des matières synthétiques utilisées pour fabriquer les chaussures vegan, sans cuir. On est loin d’un retour à la nature… L’idéologie vegan n’est pas tenable partout et en toutes circonstances et serait même créatrice d’inégalités. En effet, dans un monde vegan, que ferait un peuple issu d’une région à l’environnement hostile, et dont le seul choix pour survivre serait d’élever – et de manger – des animaux ? Il y aurait alors deux « mondes », celui des hommes sages et « civilisés » qui vivraient en harmonie avec les animaux et se nourriraient de végétaux, et de l’autre des « barbares » ayant eu la malchance d’être nés sur un territoire stigmatisant. Même en France, il existe des particularismes régionaux : les terres les plus pauvres (les zones montagneuses, humides) ont été utilisées 

P & S Que proposez-vous alors pour renouer avec notre territoire et la nature qui nous entoure ?
P.-É. R.
Je prône un retour à l’agriculture de nos grands-parents : le pâturage des bêtes, des élevages à taille humaine, manger moins de viande, mais de meilleure qualité. Il est urgent de retrouver un équilibre sur nos territoires. L’élevage paysan est en lui-même un moyen de recréer le lien avec la nature. Pour préserver l’environnement, il faudrait réapprendre à vivre en cohérence avec son territoire, se nourrir en...

conscience de ce que nous trouvons autour de nous. Car nous ne sommes rien d’autre que des mammifères sur des territoires, qui avons su développer une ingéniosité adaptative à travers la chasse ou l’élevage… Mais attention, je fais une grosse distinction entre l’élevage « paysan », qui respecte l’animal, et la « production animale », qui est industrielle. J’estime d’ailleurs qu’une réduction drastique de la consommation de viande est non seulement une bonne chose, mais est aussi nécessaire pour arrêter d’alimenter le productivisme de l’industrie agroalimentaire et le désastre environnemental qu’elle engendre.

Plantes & Santé Quelle est la place de la question environnementale dans l’argumentaire vegan ?
Renan Larue
Le véganisme est avant tout lié à la question animale. Il faut distinguer le mouvement vegan, qui est essentiellement politique et militant, de la diète végétalienne. Le véganisme prône avant tout la justice envers les animaux, qui sont des êtres sensibles ayant, au même titre que les hommes, des droits fondamentaux comme ceux de ne pas se faire torturer et tuer et de vivre en liberté. La diète végétalienne est différente, dans le sens où elle est effectivement plus orientée vers des questions de santé et d’environnement. Mais c’est aujourd’hui un fait que la grande majorité des terres agricoles dans le monde est consacrée à l’élevage. Sans parler de la forêt amazonienne, qui est chaque jour détruite un peu plus pour la culture du soja qui nourrit les bêtes d’élevage. Déjà, en 2009, un compte rendu de la FAO intitulé L’Ombre portée de l’élevage avait évalué les conséquences du secteur de l’élevage sur la pollution de l’air, la dégradation des terres et des ressources en eau, ainsi que sur la réduction de la biodiversité. En novembre dernier, 15 000 scientifiques du monde entier nous alertaient sur la nécessité, entre autres, de réduire notre consommation de produits carnés pour éviter une catastrophe écologique.

P & S Certaines personnes, envisagent une sorte de « 3e voie » qui consiste à prôner l’abolition des élevages intensifs et le boycott des grosses industries agroalimentaires au profit d’un élevage à taille humaine et plus respectueux de la nature et des animaux. Qu’en pensez-vous ?
R. L.
Cela s’appelle le « néo-carnisme ». En fait, les gens savent qu’il y a un problème moral à tuer des animaux, et cela les met dans un état de malaise, de « dissonance cognitive ». Cette histoire de « 3e voie » est une façon de régler cela. Les labels fermiers, le concept de « petit producteur », c’est du marketing qui exploite ce malaise avec de belles images d’éleveurs heureux entourés de leurs bêtes. Mais ces bêtes finiront à l’abattoir et l’injustice restera présente. Un esclave reste un esclave, même s’il est bien traité. La question centrale reste : a-t-on le droit de vie et de mort sur une espèce sensible ?

P & S Le véganisme prône donc la fin de l’élevage et la « libération » des animaux. Pouvez-vous nous décrire ce que serait un « monde vegan » ?
R. L.
Pour commencer, dans un monde vegan, il n’y aurait ni pêche ni chasse. Dans leur ouvrage Zoopolis, Will Kymlicka et Sue Donaldson proposent la mise en place de droits différenciés au sein de la communauté nationale selon la catégorie à laquelle appartiennent les animaux : « sauvages » comme les ours par exemple, « domestiques » comme les chiens et les chats ou « liminaires », c’est-à-dire vivant à nos côtés sans être domestiqués, comme les rats, les pigeons ou les renards. Et pour chacune de ces catégories, trois modèles de vivre ensemble : la souveraineté, la citoyenneté, le statut de résident.

P & S Mais ne pensez-vous pas que, si nous laissons les animaux vivre à nos côtés, ils vont envahir nos terres?
R. L.
Cette peur qu’éprouvent les humains d’être « envahis » par des hordes d’animaux sauvages est très ancienne. Mais il faut faire confiance à la nature et à sa capacité d’auto-régulation. De plus, il faut être conscient du fait que, s’il y a beaucoup de vaches, de poules et de cochons, c’est parce qu’il y a de l’élevage ! Certains animaux d’élevage ont été tellement modifiés qu’ils sont, par exemple, quasiment incapables de se reproduire naturellement, comme la vache prim’Holstein. Par ailleurs, nous savons déjà très bien tenir les animaux à distance de nos infrastructures, en mettant des grillages sur le bord des autoroutes, par exemple. Et puisque la grande majorité de nos terres est consacrée à l’élevage, on pourrait tout à fait en partager une partie avec les animaux.

P & S Le véganisme semble à la mode depuis quelques années. Qu’est-ce que cela reflète de notre société ?
R. L.
L’histoire des querelles autour du végétarisme est vieille de 25 siècles, ce n’est pas une mode. Le respect des animaux est une des questions les plus importantes dans la philosophie morale depuis l’Antiquité : Sénèque, Porphyre, Pythagore étaient végétariens. À l’époque des Lumières, Voltaire et Rousseau prônaient tous deux un régime végétarien. Dans la religion aussi, le végétarisme est très présent. Saviez-vous que les cathares étaient presque végétaliens ? C’est une question de justice, de compassion. Le fait qu’on en parle beaucoup aujourd’hui montre sûrement que nos sociétés sont plus sensibles, plus délicates.

Pacours

1983 Naissance à Nantes.
2006 Diplôme d’officier de la marine marchande.
2010 Première estive comme berger salarié dans les Pyrénées.
2013 Installation en Bretagne en élevage ovin/bovin pour la viande et la tannerie artisanale.
2017 Parution de Véganosceptique. Regard d’un éleveur sur l’utopie végane (éd. Dauphin). Pierre-Étienne Rault

Parcours

2011 Soutenance d’une thèse de doctorat intitulée Le Végétarisme des Lumières à l’université de Picardie Jules- Verne.
2013 à 2015 Chercheur postdoctoral à l’université de Montréal.
2015 Parution du Végétarisme et ses ennemis (Puf), prix La Bruyère de l’Académie française.
Depuis 2015 Professeur de littérature française et de vegan studies à l’université de Californie, Santa Barbara (UCSB). 2017 Parution dans la collection « Que sais-je ? » du Véganisme (co-écrit avec Valéry Giroux). 

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