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Jacques Tassin « Nous vivons en étrangers dans un monde qui appartient aux plantes »

plantes jacques tassin

Dans son dernier ouvrage, l’écologue Jacques Tassin tente de « se mettre à la place d’une plante ». Une façon nouvelle, à la fois scientifique, philosophique et poétique de reconstruire le lien sensible qui nous unit aux plantes, sans lequel aucune politique écologique efficace n’est concevable.

Plantes & Santé Votre dernier ouvrage s’intitule À quoi pensent les plantes ? Avez-vous une réponse à cette question ?
Jacques Tassin
En fait, il s’agit plus d’un fil conducteur. Car pour penser, il faut avoir un cerveau. Or, les plantes n’en ont pas. Mais elles possèdent autre chose, une richesse intérieure différente : une réceptivité, une ouverture aux autres êtres vivants… Penser n’est pas la seule manière d’être au monde. Au contraire, plus nous pensons, plus nous nous soustrayons au monde. Si vous y réfléchissez bien, nos moments de grand bonheur sont rarement liés à la pensée, ce sont au contraire des moments d’éveil des sens réceptifs comme quand on médite. Les plantes, elles, sont toutes dans la plénitude ; c’est leur manière de s’exposer au monde. Elles sont sensibles à la stimulation tactile, à la lumière, à la présence d’un autre être vivant… Elles sont fondamentalement tournées vers l’extérieur : dans leurs formes, jusque dans l’énergie lumineuse qu’elles recueillent et concentrent. Elles n’ont pas à rougir par rapport à nous, car nous passons à côté d’une partie du monde qu’elles seules peuvent percevoir. En réalité, nous vivons en étrangers en compagnie de celles qui représentent plus de 99 % de la masse des êtres vivants sur terre.

P. & S. Vous parlez de phyto-centrisme. Est-ce par opposition au zoo-centrisme ?
J. T.
Il y a beaucoup de projections sur ce que sont les plantes. Ainsi, quand on évoque leur sensibilité à la musique. Pour être sensible à la musique, il faut disposer d’une culture. Mais c’est un fantasme, car les plantes n’ont pas de cerveau. Certes, elles sont sensibles aux vibrations : c’est ce qui leur permet de détecter la présence d’insectes et d’interférer avec eux, grâce à des molécules volatiles dont elles se servent pour « dialoguer ». De même, quand on parle de « communication » chez les plantes, cela relève du zoocentrisme. En effet, pour les plantes, communiquer signifie autre chose que pour nous. Elles signalent leur présence aux êtres vivants qui les entourent : aux insectes, aux animaux, mais aussi aux Hommes. Par exemple, elles nous parlent à travers leur parfum, elles réveillent en nous un message que notre corps a...

appris à interpréter. Nous avons pris l’habitude de privilégier la vue par rapport aux autres sens. Pourtant, si l’on prend le temps d’y faire attention, nous sommes encore sensibles à ces substances chimiques. Prenons l’exemple du café. Il nous booste, il améliore notre mémoire parce qu’il contient des molécules produites par le caféier et destinées aux insectes pollinisateurs pour qu’ils reviennent et n’oublient pas le chemin.

P. & S. Vous semblez dire que, si notre manière de voir les plantes ne change pas, il est inutile d’espérer des mesures écologiques efficaces…
J. T.
Oui, il manque ce mouvement aux décideurs. Mais les scientifiques sont aussi très responsables de cette hyperintellectualisation du monde vivant. Les mesures prises pour protéger la biodiversité n’ont pas de sens si l’on rompt le contact avec le vivant. On évoque souvent la « sixième extinction », qui toucherait toutes les espèces, les plantes, les animaux, et à terme les hommes. Mais cette approche très intellectuelle fait l’impasse sur la véritable question, qui est l’extinction de notre lien sensible avec le vivant (lire encadré). Il faut absolument revoir notre approche du vivant, notamment par l’éducation des enfants. Il faut privilégier le contact avec la nature et lutter contre la virtualisation du monde. Beaucoup de gens parlent du vivant, mais en se saisissant de la pensée et non de l’expérience. En intellectualisant la perception du vivant, je pense que les scientifiques portent une responsabilité dans cette situation. En conséquence, certaines personnes utilisent le végétal comme un produit, pour une fonction biologique particulière, mais en cela, ils oublient l’essentiel : le contact, le lien direct.

P. & S. Faudrait-il mettre en place une « éthique végétale », à l’image de « l’éthique animale » que promeut par exemple le mouvement vegan ?
J. T.
Nous sommes obligés de manger. Mais ça n’exclut pas la considération. J’ai connu des paysans qui avaient une véritable considération pour leurs animaux : ils les soignaient, leur parlaient, mais ça ne les empêchait pas de les tuer pour les manger. Cette relation de considération, je l’ai face à mon assiette de crudités, face à la plante qui soigne : j’ai conscience d’être confronté au vivant. Contrairement aux plantes, qui se nourrissent grâce à la photosynthèse, nous ne sommes pas autonomes pour nous alimenter. Nous devons parvenir à conjuguer nos besoins et notre capacité à nous respecter mutuellement entre êtres vivants. L’idée du mouvement vegan, selon laquelle « une plante ne souffre pas », est encore une fois une projection. Ce n’est pas parce qu’on ne souffre pas qu’on ne mérite pas d’être considéré. L’idée d’une éthique végétale est prometteuse, mais cela demande du temps. D’autant que la démarche scientifique montre ici ses limites : pour avancer dans cette réflexion, il faut entrer dans le monde sensible.

P. & S. Comment voyez-vous l’avenir ?
J. T.
Nous assistons à une prise de conscience : l’évolution va dans le sens de l’intérêt des êtres vivants. Mais il faut désapprendre tout ce que l’on sait et ce qu’on nous a inculqué depuis Aristote, qui portait un regard très dégradant sur les plantes. Nous les considérons de façon condescendante. Nous sommes très ambivalents : nous conservons la vision aristotélicienne tout en sachant que les plantes sont « autre chose ». Il y a encore du chemin à faire pour se détacher de ce zoocentrisme, mais nous (l’Humanité) sommes sur la bonne voie. Car le contact appelle le contact, la pratique appelle la pratique : il y a une sorte d’invitation intérieure qui nous pousse à entrer dans le sensible, à mobiliser tous nos sens et à nous rapprocher de la nature. Cela prend du temps, mais peut aussi aller très vite. Il y a vingt ans, on considérait que les bébés ne souffraient pas ; cela paraît complètement fou aujourd’hui. Je suis très positif sur l’avenir, car nous vivons une époque formidable.

Des « bains de forêt » pour se reconnecter au vivant

Les Japonais ont une conscience aiguë de l’importance du lien qui nous unit à la nature. Dans les années 1980, ils ont créé le concept des « Shirin yoku » ou « bains de forêt ». En dehors des bienfaits thérapeutiques de ces promenades dans la nature (réduction de la pression sanguine et du stress, augmentation de la capacité de concentration et amélioration du sommeil) l’idée est aussi de retrouver un lien sensible et sensoriel avec le végétal, d’être davantage réceptif à son environnement et de réapprendre à mobiliser ses sens. Dans le même ordre d’idée, une structure américaine, l’Association of nature and Forest Therapy, propose un guide gratuit (en anglais) aux particuliers souhaitant s’initier aux bains de forêt. www.natureandforesttherapy.org

Parcours

1960 Naissance à Saint- Maur-des-Fossés (Val-de- Marne).
1970 Plante son premier arbre (un poirier) dans le jardin familial.
1981 Ingénieur en horticulture, avant de suivre une formation d’ingénieur en agronomie tropicale, puis de soutenir une thèse en écologie végétale.
1990 Entre au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Un centre de recherche qui le fera longuement voyager dans le monde des forêts.
2014 La Grande invasion (éd. Odile Jacob). Un livre interrogeant notre regard sur les espèces invasives.
2016 À quoi pensent les plantes ? (éd. Odile Jacob) 

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