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Philippe Goulletquer : « Le vrai poumon de la planète, ce sont les océans »

Philippe Goulletquer

Dans son dernier rapport, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) s'inquiète de l'état de santé des océans. Leur rôle est pourtant crucial dans la lutte contre le réchauffement de la planète. Philippe Goulletquer, directeur scientifique adjoint de l'Ifremer, revient sur l'importance de préserver les écosystèmes marins.

Plantes & Santé. Quel est le rôle des océans dans la régulation du climat et la lutte contre le réchauffement climatique ?

Philippe Goulletquer. Depuis le début de l'ère industrielle, les océans ont absorbé entre 40 et 50 % de la chaleur et de l'excès de CO2 produit par l'activité industrielle. On parle souvent de la forêt amazonienne, mais le vrai poumon, il est plutôt du côté des océans. Par un mécanisme physico-chimique, l'océan absorbe le CO2 qui sera ensuite transformé en oxygène par le phytoplancton grâce à la photosynthèse avant de revenir dans l'atmosphère. Ce plancton est une source de nourriture pour plusieurs espèces mais, lorsqu'il meurt, il transfère sa matière organique vers les fonds abyssaux, ce qui représente « un puits ou piège de carbone ».

En dehors du phytoplancton, il existe également des plantes marines comme la posidonie en Méditerranée qui joue un rôle identique. On considère qu'il s'agit du poumon de la Méditerranée. À ce titre, c'est aujourd'hui une espèce protégée.

Les émissions mondiales de dioxyde de carbone ne cessent d'augmenter. Quelles sont les conséquences sur les océans ?

Aujourd'hui, on pourrait dire que le système est en surchauffe. Les conséquences directes du réchauffement climatique sont l'acidification due à un trop-plein de CO2 et à l'augmentation de leur température qui, par la dilatation et la fonte des glaces, provoque l'élévation du niveau de la mer. Et cela entraîne des conséquences en cascade sur la biodiversité marine. Certaines espèces comme le phytoplancton et celles ayant des structures calcifiées, comme les coccolithophoridés, diminuent alors que ce sont les maillons primaires de la chaîne alimentaire et qu'ils absorbent le CO2. C'est un point important si on considère que le phytoplancton est responsable de la moitié de l'oxygène que l'on respire. Les modifications de température et de courants entraînent, quant à eux, des changements de répartition des espèces et de leur régime alimentaire, pouvant favoriser un appauvrissement de la biodiversité.

Est-ce qu'en observant simplement les côtes maritimes, nous pouvons nous imaginer ce qui se joue actuellement dans les fonds marins ?

On assiste à des transformations profondes en lien avec le changement climatique. Par exemple, il existe une prolifération d'huîtres creuses japonaises. C'est le résultat du réchauffement des eaux maritimes. Historiquement, cette implantation se reproduisait uniquement en Sud Loire et ce, jusque dans les années 1990. Maintenant, vous trouvez des populations sauvages jusque dans les fjords norvégiens. L'espèce a colonisé les côtes européennes. Et, a contrario, il y a moins de grandes algues brunes sur le littoral breton de Bretagne Sud qu'il y a vingt ans parce que le climat leur devient défavorable.

Et puis, on parle souvent du blanchiment des coraux. Par exemple, la grande barrière de corail en Australie est régulièrement touchée par des grandes vagues de chaleur qui s'intensifient et qui sont de plus en plus fréquents. Les récifs coralliens vivent en symbiose avec des végétaux unicellulaires. Si la chaleur augmente, les coraux expulsent ces espèces d'où le blanchiment. Les coraux morts sont alors colonisés par de grandes algues, modifiant ainsi tout l'environnement dont les poissons qui s'en nourrissent, puisque leur source d'alimentation n'est plus la même. Tout l'écosystème est modifié.

Quelles sont les autres agressions qui menacent l'océan aujourd'hui ?

Dans le dernier rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais) publié en mai dernier, les autres facteurs influant sur la biodiversité maritime cités sont la détérioration des habitats (récifs coralliens, surexploitation des mangroves), les invasions biologiques (espèces qui deviennent dominantes et qui ont tendance à uniformiser les écosystèmes) et la surexploitation des ressources (surpêche) avec des effets synergiques entre les différents facteurs d'impacts. Et puis, bien sûr, il y a tout le volet des polluants avec, en particulier, le plastique – entre 80 et 90 % des plastiques que l'on retrouve dans les océans proviennent de l'activité humaine à terre – et des substances chimiques qui arrivent par les fleuves. Citons par exemple le cuivre, lié à l'activité en bio et à l'utilisation de bouillie bordelaise. Ces apports de substances inhabituelles ne sont pas sans effet. On peut citer la prolifération des algues vertes en Bretagne à la suite d'un excès de nutriments, mais aussi celle des sargasses dans le golfe du Mexique, conséquence de l'augmentation des apports nutritifs dans les océans et des changements courantologiques ; ou encore l'apparition de zones où l'on a des déficits d'oxygène. À certains endroits, l'apport trop important de nutriments crée une prolifération de végétaux qui, lorsqu'ils meurent, par leur oxydation, absorbent tout l'oxygène disponible.

Une des solutions pour réduire la production de dioxyde de carbone et cesser de surexploiter l'océan pourrait justement consister à se servir de l'énergie maritime. Qu'en pensez-vous ?

Une des réponses au réchauffement ­climatique est évidemment de développer le mix énergétique en donnant une part plus significative aux énergies renouvelables. Et la mer est une source d'énergie décarbonée importante puisque les énergies marines renouvelables sont très nombreuses. On peut utiliser la force de son courant comme cela est fait depuis des décennies par l'usine marémotrice du barrage de la Rance, dans le nord-est de la Bretagne ; l'énergie éolienne avec des parcs maritimes comme ceux en cours de développement au large de Saint-Nazaire et de Tréguier. Et bientôt nous pourrons tirer parti de l'énergie produite par l'ondulation des vagues. Mieux exploitée, la mer peut contribuer à ce mix énergétique en proposant une alternative aux productions issues du pétrole ou d'une autre activité carbonée.

Cependant, le réchauffement climatique va beaucoup plus vite que ce qui était prévu ­initialement. Il est donc urgent de prendre des décisions politiques pour développer ce mix énergétique afin de préserver la mer, mais également notre environnement et sa biodiversité. D'autant que la production de CO2 ne va pas du tout ­decrescendo, il ne faut pas l'oublier.

Un milieu encore méconnu

Nous connaissons peu la biodiversité marine, notamment celle des fonds abyssaux. « Nous avons du retard en termes d'acquisition de connaissances. En effet, y intervenir est beaucoup plus compliqué et nécessite des technologies spécifiques. À chaque fois qu'il y a une plongée océanique, on trouve de nouvelles espèces », commente Philippe Goulletquer. Il est aujourd'hui essentiel de mieux comprendre cet écosystème et de le modéliser, non seulement par rapport aux problématiques climatiques, mais aussi parce que les fonds marins recèlent de nombreuses molécules aux potentiels pouvoirs thérapeutiques. Par exemple, certaines éponges de mer détiennent des molécules capables d'agir contre les tumeurs cancéreuses du sein. Pour protéger le milieu marin, l'Ifremer développe des outils d'observation et d'expérimentation.

Parcours

1989 Docteur en océanographie biologique de l'université de Bretagne occidentale.

Depuis 1996 Membre du groupe d'experts du Conseil international pour l'exploration de la mer (CIEM).

2004-2005 Préside le groupe de travail portant sur l'impact de l'aquaculture sur la biodiversité pour la Convention sur la diversité biologique de l'Organisation des Nations Unies.

2005 Expert à la National Academy of Sciences.

2012 Coécrit 150 questions sur l'océan et le climat, éd. Le Pommier.

2013 Coécrit Biodiversité en environnement marin, éd. Quae.

Depuis 2013 Directeur scientifique adjoint à l'Institut français pour l'exploitation des mers (Ifremer).

2016 Publie le Guide des organismes exotiques marins, éd. Belin.

2017 Publie Un océan de promesses, éd. Quae.

 

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