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Joëlle Zask : « Cultivons la terre pour revitaliser la démocratie »

Potager

En mêlant analyses philosophiques, historiques et sociologiques, la philosophe Joëlle Zask réhabilite la figure du cultivateur et propose une analyse originale du lien politique qui nous unit collectivement à la terre et au jardin. Son ouvrage « La démocratie aux champs » nous invite à « faire le tour d’expériences de liberté dont le site privilégié est la parcelle cultivée ».

Plantes & Santé - Pourquoi le fait de cultiver la terre n’est pas selon vous une activité comme un autre ?

Joelle Zask La culture de la terre à laquelle je me suis intéressée est une combinaison entre le travail du paysan et du jardinier, celui qui produit sa subsistance grâce à sa parcelle mais aussi celui qui en prend soin, qui en est le gardien et l’embellisseur. La figure qui m’intéresse n’est pas celle de l’agriculteur industriel qui tente de dominer la nature, lui arracher ses fruits, faire taire son imprévisibilité pour tendre à plus de productivité. Ce n’est pas non plus une figure romantique et contemplative, en totale fusion avec la nature et ses rythmes. Ni dominateur ni fusionnel, le cultivateur dont je parle dialogue avec les contraintes naturelles, mène des expériences, éprouve sa liberté.

P & S - Dans tout votre ouvrage, on retrouve une dimension éminemment politique de la culture de la terre, qui n’est pourtant pas quelque chose de très mis en avant dans le débat public…

J. Z. C’est parce qu’on se fait une image conservatrice des paysans et que se perpétue une idée réductrice de ce qu’est la politique. Or bien avant la Révolution française ou l’avènement de la démocratie parlementaire, des communautés de paysans inventaient déjà des formes d’organisation démocratiques où l’on débattait, on votait, on pensait la vie en commun, par exemple dans les hortillonnages d’Amiens, dès le Moyen Âge. Aujourd’hui, les initiatives autour de l’agroécologie, de l’agriculture paysanne ou de l’agriculture urbaine sont d’importants laboratoires démocratiques. La démocratie locale s’y articule souvent dans la pratique avec d’autres expériences démocratiques, qui touchent à l’urbanisme et à l’aménagement du territoire, au débat public, à l’art… Cela génère la multiplication de démarches non expertes, transversales, et récrée de la politique en dehors des circuits habituels. Ce rôle de catalyseur social est visible dans des initiatives comme le mouvement Incroyables Comestibles né à Todmorden, une ville anglaise sinistrée par les fermetures d’usines. En décrétant que la terre et ses fruits étaient à tout le monde, les deux instigatrices ont permis à la ville d’obtenir 70 % d’indépendance alimentaire, mais ont aussi recréé tout un écosystème de vie et de nouvelles activités (cantine, marché, tourisme, activités de...

conseil).

P & S Vous évoquez également la ≪ fonction cicatrisante ≫ du jardinage. Pouvez-vous préciser ?

J. Z. On a beaucoup utilisé le jardin comme outil social d’intégration ou de réintégration sociales depuis le XIXe siècle. Dans les hôpitaux psychiatriques notamment, mais aussi, dans les débuts de l’hortithérapie, pour aider les vétérans américains à se remettre de leurs traumatismes après la Première Guerre mondiale. En plus de la remobilisation physique, cela permettait une reprise de dialogue avec le réel sans passer par la parole et de retrouver une forme d’équilibre, en faisant vivre des plantes plutôt que de donner la mort. Au jardin, blessé ou pas, tout le monde peut faire quelque chose, il y a une dimension profondément égalitaire, et l’on perçoit la signification de son travail. S’y développent d’autres qualités sociales nécessaires à la vie en commun comme la transmission, le partage, la coopération, la patience...

P & S Vous donnez beaucoup d’exemples du rôle de socialisation ou de resocialisation du jardin…

J. Z. Les jardins partagés jouent un rôle majeur de sociabilité et d’échanges. Dans le New York des années 1970, leur essor a joué une fonction profondément intégratrice : ces jardins multiculturels étaient fréquentés par beaucoup de femmes, qui y trouvaient un lieu pour fuir les violences conjugales ou mettre leurs enfants à l’abri de la délinquance de la rue. Ils constituaient un lieu d’échanges et de vie sociale denses, à l’abri des flux urbains anonymes. Plusieurs enquêtes récentes sur leur usage, de New York à Saint-Pétersbourg, confirment cette dimension essentielle de convivialité et de contacts interculturels aujourd’hui.

P & S Est-ce que l’essor important de l’agriculture urbaine ou des jardins partagés dans nos villes peut se comprendre comme une réaction à une urbanisation qui ignore trop les besoins des individus ?

J. Z. C’est effectivement une des réponses au fait que la ville sépare, isole et compartimente l’existence des gens. Elle désocialise et produit beaucoup de pauvreté. De ce point de vue, le jardin partagé joue aussi un rôle alimentaire à ne pas négliger. Si les Grecs aujourd’hui ne meurent pas de faim, c’est en partie grâce au soutien de cette petite agriculture familiale de subsistance. Historiquement, ça a joué un rôle similaire dans l’ex-Union soviétique. Aujourd’hui, 70 % des Russes possèdent encore des lopins de terre cultivée, comme dans beaucoup de pays d’Europe de l’Est et bien d’autres à l’échelle de la planète d’ailleurs. Ce n’est pas un phénomène marginal, c’est au contraire un phénomène massif. Rappelons que 80 % de la production alimentaire mondiale aujourd’hui vient de l’agriculture familiale, donc de petits lopins travaillés de manière communautaire. Pourquoi n’en fait-on pas plus état ? Cette invisibilisation profite à l’agriculture industrielle, qui se présente comme indispensable alors qu’elle produit de la famine à l’échelle de la planète.

P & S Ne trouvez-vous que les choses s’accélèrent du côté de l’agriculture industrielle comme de celui des alternatives dont votre livre se fait
l’écho ?

J. Z. Nous sommes actuellement dans une situation très périlleuse, avec une agriculture industrielle en plein essor. En réponse à l’imminence d’une catastrophe écologique annoncée à l’horizon de trente ans, cette industrie se consolide, car elle pressent que son temps est compté. Face à cela, beaucoup de gens éprouvent l’urgence de s’engager dans d’autres pratiques pour stopper ce mouvement destructeur. Les pratiques alternatives de culture revêtent un aspect vital pour penser la communauté, l’avenir et également revitaliser nos pratiques démocratiques : ce n’est donc pas du tout un truc de bobo naïf, c’est tout le contraire. C’est un acte politique plein de positivité.

Parcours

1983 Devient professeur de philosophie de l’enseignement secondaire.
1998 Soutenance de these de doctorat : ≪ John Dewey, philosophe du public ≫.
2003 Devient enseignant chercheur à l’Université de Provence.
2003 Publie ≪ Art et Démocratie ≫, aux Editions PUF.
2011 Publie ≪ Participer ≫, aux Editions du Bord de l’eau.
2013 Publie ≪ Outdoor Art ≫, aux Editions la Découverte.
2015 Chercheuse a l’Institut Marcel Mauss (CNRS/EHESS).
2016 Publie ≪ La Démocratie aux champs ≫, aux Editions la Découverte.

L’utopie des lopins

Des jardins ouvriers français aux kolkhozes soviétiques (coopératives agricoles de l’ex-URSS), l’agriculture a été l’objet de nombre d’utopies politiques. On en trouve une des plus anciennes à Savannah, première ville à l’« urbanisme planifié » d’Amérique, dans l’État de Georgie. En 1732, le lord britannique James Oglethorpe y installe des repris de justice et en particulier des prisonniers pour dettes londoniens qu’il a réussi à faire libérer. Selon lui, la pauvreté est favorisée par l’urbanisation, le déracinement et la perte de terre. Pour donner une seconde chance à ces insolvables, il invente donc une ville où chaque district d’habitation est entouré de lopins de terre, et chaque maison individuelle associée à une ferme ainsi qu’à un jardin potager.

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