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Une thérapie à l'ortie qui ne manque pas de piquant

ortie

En Amazonie, les guérisseurs fouettent avec une ortie locale le corps de leurs patients afin d'obtenir une amélioration de nombreux symptômes. Une pratique qui fait écho à des théories de guérison étonnantes, profondément ancrées dans ce contexte culturel.

Au cours d'un séjour en territoire cofán, à la frontière entre la Colombie et l'Équateur, j'eus la chance de rencontrer le guérisseur du village de Shandianaï et d'assister à une scène mémorable. Ce robuste vieillard reçut un matin la visite d'un patient atteint de douleurs articulaires. Après l'avoir déshabillé, il le fouetta de la tête aux pieds avec deux tiges d'une plante épineuse, tout en scandant une mélopée hypnotique. Le processus était douloureux si l'on en croit les grimaces et tremblements du malade qui, après quinze minutes de flagellation, se retrouva épuisé et couvert de plaques rouges. Je pensais faire face à une aberration ethnographique. Mais par la suite, au vu des innombrables retours positifs des patients, je décidai de jeter un second regard sur cette thérapie bizarre.

La surnommée ortiga tigre (« ortie tigre » en français) est une plante presque inconnue en Occident. De la famille des Urticaceae, cette herbacée d'un à deux mètres de hauteur pousse dans les basses Andes colombiennes et dans le piémont amazonien. Ses feuilles crénelées d'un vert profond striées de veines rouges et ses tiges sont recouvertes d'aiguilles urticantes acérées. L'urtication, c'est-à-dire la flagellation avec des orties, est prescrite par les médecins traditionnels indigènes pour les douleurs chroniques, les suites d'AVC, les traumas en tout genre, la dengue, la fièvre jaune, l'arthrose, les problèmes de peau mais aussi l'apathie, l'alcoolisme, la colère, la paresse et la dépression. De façon préventive, il est recommandé de se faire fouetter à l'ortiga tigre régulièrement pour ne pas tomber malade, le concept de santé étant compris ici de façon holistique. Ce soin est employé par les communautés indigènes Emberá, Cofán, Nasa et Shuars, dans un cadre thérapeutique et parfois religieux.

L'étonnement face à cette pratique est entre autres lié à notre amnésie. Car il y a bien eu une tradition de l'urtication en Europe dès l'époque romaine et jusqu'au début du XIXe siècle, mais on l'a complètement oubliée. Par le truchement de l'altérité amazonienne, un reflet européen apparaît dans le miroir. L'urtication ne nous est pas si étrangère. Mais comment ce procédé...

; fonctionne-t-il ? Et comment expliquer la prétention à une si large palette d'actions ? Arrogance des guérisseurs ?

L'urtication en Europe

Le médecin Pedanius Dioscoride recommandait déjà, au Ier siècle, de se flageller avec nos orties communes, Urtica urens et Urtica dioica. Dans les légions romaines, les soldats se fouettaient parfois aux orties pour stimuler leur circulation, se réchauffer et soigner leurs jambes endolories. Au XVIIe siècle, le philosophe et médecin John Locke recommandait l'urtication contre certaines formes de paralysie. En Angleterre et en France, la flagellation avec des orties piquantes fut utilisée par des praticiens reconnus tels que le botaniste Nicholas Culpeper au XVIIe siècle, le médecin William Buchan au XVIIIe siècle et Jean-Nicolas Corvisart (médecin personnel de Napoléon) au XIXe siècle.

Résistance et désensibilisation

Comme chez sa cousine antillaise, la pringamosa (Urera baccifera), et l'ortie européenne commune (Urtica dioica), les aiguilles de l'ortiga tigre contiennent de l'histamine, de la sérotonine et de l'acétylcholine. Ces plantes piquantes sont ainsi dotées de vertus vasodilatatrices et anticoagulantes qui contribuent à l'amélioration de la circulation sanguine et sont reconnues dans le traitement de l'arthrite.

Un principe secondaire de l'urtication pourrait être la mithridatisation, liée à l'injection sous-cutanée d'histamine. L'absorption de quantités très faibles de « poison » (le roi d'Asie mineure Mithridate se protégeait ainsi pour ne pas être empoisonné, ndlr) est en effet connue pour renforcer les défenses du corps en lui apprenant à lutter contre des microdoses. Cette confrontation répétée à une toxine permet, dans certains cas, d'acquérir une résistance et une désensibilisation.

Un autre principe à l'œuvre serait lié à l'aspect mécanique du traitement. Les aiguilles de l'ortie tigre mesurent jusqu'à un centimètre ! Leur pénétration dans la peau provoque une douleur passagère, mais vive. Selon la loi de l'hormèse (décrite pour la première fois en 1888 par le pharmacologue allemand Hugo Schulz), expérimenter régulièrement ce genre de stress renforcerait le corps et stimulerait la faculté d'autoguérison. Ce phénomène pourrait en même temps expliquer la réputation antalgique de l'urtication : se soumettre régulièrement à cette thérapie « barbare » pourrait protéger à long terme contre certaines douleurs chroniques, l'action hormétique influant sur le ressenti en modulant le seuil de tolérance.

Une pratique spirituelle

En voyant encore plus large, l'urtication amazonienne prémunirait contre la peur, l'angoisse, la colère, l'impatience, le désespoir et la tristesse associés à la douleur. Cette accoutumance et cette pacification de la souffrance permettraient d'acquérir une certaine force d'esprit. Autrement dit, l'urtication serait une pratique spirituelle.

Dans le contexte culturel amazonien, rappelons que de nombreuses maladies trouvent leur source dans l'esprit. Selon l'anthropologue colombienne Virginia Gutiérrez de Pineda, « la maladie est spirituelle avec des manifestations corporelles, se caractérisant par des déséquilibres émotionnels avec présence de douleurs, un manque d'énergie, un manque de désir, une absence de disposition, accompagnées de perte d'appétit et d'amaigrissement ». En éprouvant le corps, l'urtication amazonienne chercherait à éprouver l'esprit. Ce renforcement, en retour, serait la garantie d'une bonne santé du corps. Aussi brutal qu'il puisse sembler, l'art de fouetter aux orties requiert donc une compréhension holistique de l'être humain. La fonction du chant, accompagnant chaque geste, mériterait à elle seule une étude complète. Voilà pourquoi seuls les taitas (chamans) sont habilités à pratiquer ces gestes. La philosophe colombienne Eliana Iquinás, dont la thèse universitaire porte sur la spiritualité de l'ethnie cofán, indique que « grâce à la connaissance et à la technique d'utilisation de l'ortie, le taita guérit le patient non seulement en soulageant ses douleurs corporelles, mais aussi en nettoyant ses pensées. » Cette méthode relèverait donc, dans ces contextes culturels, d'une vraie démarche thérapeutique, au côté des pratiques chamaniques les plus puissantes.

La prudence reste bien sûr de mise concernant les thérapies exotiques, mais ce que nous jugeons barbare est parfois plus civilisé qu'il n'y semble. Le piquant, l'effrayant, le tordu, le différent, le repoussant, l'étrange sont parfois bons à quelque chose pour qui a la curiosité de jeter un œil derrière les apparences.

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