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La carline acaule caméléon des collines

carline à feuilles d'acanthe

Dans les régions montagneuses du sud et du centre de l’Europe, on ramasse encore la carline. Voilà pourtant une plante que l’on ne convie plus sur la scène médicale. À quoi attribuer cette disgrâce ?

Qui croise un jour une carline pourra difficilement l’oublier. En montagne, sur un chemin sec, caillouteux, inondé de soleil du sud ou du centre de l’Europe, vous ne pouvez pas manquer au ras de terre, ces grandes carlines aux yeux écarquillés de 10 centimètres de diamètre (pour Carlina acaulis), voire plus (15 centimètres pour Carlina acanthifolia). De beaux yeux secs à ne pas tripoter outre mesure : non seulement les carlines piquent, mais elles ne courent pas les cheminsCarlina acaulis est même protégée en Bourgogne, en Alsace, dans certains cantons de Suisse et en Pologne.

Autour des minuscules fleurs tubulaires, une auréole de rayons vaguement membraneux et couleur argent fait diablement penser aux « pétales » de la marguerite, ou plutôt à ses ligules, version plus festive, car elles brillent. Sauf qu’il ne s’agit pas de ligules mais de bractées internes. Oui, la carline ne propose pas un, mais trois types de bractées ! Autre étrangeté, le capitule semble directement posé sur les feuilles, sorte de tête sans cou. Pourtant, si la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia) n’a pas de tige, la carline sans tige (acaule), elle, en a bien une, et qui peut atteindre 40 centimètres.

Des bractées aux couleurs multiples

Cette plante troublait déjà les anciens. Selon une étude polonaise, publiée en avril 2019 dans la revue Journal of ­ethnopharmacology, la carline acaule était déjà ­mentionnée pour ses intérêts médicaux par Théophraste, Pline, Galien et Dioscoride. Lesquels l’appellent Chamaeleon, petit nom qui perdurera jusqu’à la Renaissance. Pourquoi Chamaeleon ? Peut-être à cause de ses fameuses bractées, aux couleurs et aux formes multiples. Particularité que l’on pourrait, si on va vite, rapprocher de la capacité du caméléon, le vrai, à changer de couleur. Et comme par hasard, jusqu’au XIXe siècle, les racines de carlines sont surtout utilisées pour le soin de la peau ! Acné, mains craquelées, brûlures, blessures… Sans compter que ces soleils sont aussi censés traiter les dents, les vers...

, agir comme diurétiques ou diaphorétiques, combattre les infections respiratoires.

Pouvoirs revigorants

Citons quelques-unes de ces recommandations : selon Théophraste, qui décrit deux types de plantes, une noire (Chamaelon niger) et une blanche (Chamaelon albus), la racine cuite de cette dernière traite les exsudats cutanés et la forme séchée, les vers. Le patient doit d’abord manger une poignée de raisins secs. Puis, boire un mélange de racine hachée et de vin. Pour les femmes, pas de vin, ou alors du vin doux. Pline, lui, conseille en cas de dents branlantes de mâcher la racine de ­ Chamaeleon niger, avec ou sans vinaigre, selon les goûts. Autre usage ciblé, tiré d’un manuscrit alsacien du XVe siècle : un an d’utilisation donnerait aux jeunes hommes de plus de 40 ans, les aptitudes de trois bougres réunis.

Remède contre la peste

Accessoirement, les ­Chamaeleon pouvaient aussi traiter la lèpre, la tuberculose et la peste. Peste qui ne serait pas étrangère à l’appellation Carlina, signée Linné au XVIIIe siècle, et issue soit d’un « nom vulgaire italien du XVIe siècle » dérivé de cardo (chardon), soit d’une légende voulant que ­Charlemagne (ou Charles Quint, selon la version) se soit vu révéler par un ange que cette plante sauverait son armée de la peste. Toujours est-il qu’en tant que remède traditionnel, la carline acaule sous forme d’extrait alcoolique, était particulièrement utilisée en Pologne et en Allemagne. Là-bas comme ici, on l’a aussi mangée comme un artichaut. 

Plante fantôme

Mais le Chamaeleon vintage et notre Carlina actuelle ne font-ils vraiment qu’un ? Pour beaucoup de spécialistes, oui. Pas pour d’autres comme Paul-Victor Fournier. « Les botanistes du XVIe siècle se seraient fourvoyés en croyant reconnaître dans notre carline acaule le ­Chamaeleon de ­Théophraste et de Dioscoride. Mais c’est là une erreur, car notre plante ne croît pas en Grèce », assène-t-il dans son Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, publié en 1947. Difficile d’y voir clair, mais venant d’un caméléon, ça n’étonne guère. Au XIXe siècle, Carlina disparaît de la scène médicale. Pourquoi ? Mystère. La faute, peut-être, à ses propriétés laxatives et émétiques, citées fréquemment dans les textes. Il faut dire aussi que la littérature ancienne n’aide pas, vu qu’elle donnait parfois le même nom à la carline et à d’autres végétaux comme l’inule. Reste que très peu d’études scientifiques ont été menées sur notre plante, et que celles qui existent lui reconnaissent peu d’effets. Parmi eux on trouve… le blanchiment. Ce qui expliquerait son usage pour la peau et les dents. Un effet antimicrobien serait également possible, d’après l’étude polonaise. Mais encore faut-il confirmer cela avec de nouvelles recherches.

L’artichaut des pauvres

Les paysans pauvres des Causses mangeaient autrefois communément la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia), comme l’artichaut sauvage. Récoltés avant maturité, les capitules sont cuits à l’eau. On pouvait aussi, selon Pierre Lieutaghi, les confire au miel ou au sucre, et pulvériser la plante fraîche ou sèche pour cailler le lait.

En tout cas, dans les campagnes des ­Balkans, d’Italie et d’Espagne, on la cueille pour traiter l’eczéma, l’acné, les ulcères, les gastrites ou les vers, voire comme abortif. Mais aussi pour sa beauté dans les bouquets secs. Au point que, dans certains territoires comme la Serbie, ses populations diminueraient sérieusement… Trop exploitée ? Un comble pour une plante qui, dans les traités thérapeutiques, à l’instar de celui du conseil consultatif scientifique allemand, brille par son absence. 

Porte-bonheur de la maison

La carline acaule pousse dans les prairies arides et les pentes rocailleuses d’Europe du sud et centrale, de préférence sur terrain calcaire, entre 400 et 2 000 mètres. On la trouve dans le sud et dans l’est de la France. La nuit et par temps humide, ses bractées argentées se replient sur elles-mêmes, comme une petite main protégeant les fleurons. D’où son ancienne utilisation comme hygromètre, comme sa cousine Carlina acanthifolia. Cette dernière, plus grande, était autrefois clouée aux portes des maisons comme porte-bonheur. Un « soleil des herbes » qui parfois « darde son œil lumineux, terreur des créatures de l’ombre et des forces néfastes », raconte Pierre Lieutaghi dans son Livre des bonnes herbes (éd. Actes Sud).

 

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